Hyperactif, polyvalent et archidoué, Serge Denoncourt est un drôle de spécimen dans le milieu culturel. Un homme à la fois distant et attachant, dur et sensible, et qui a peur de manquer de temps pour réaliser tous ses rêves. Alors que sa prochaine production, Edmond, prend l'affiche du Théâtre du Nouveau Monde jeudi prochain, La Presse propose un grand portrait du metteur en scène.

Luc Boulanger et Véronique Lauzon LA PRESSE

Que c'est triste, Venise

Serge Denoncourt n'aime pas les fêtes ni les surprises. Le jour de ses 50 ans, le 16 avril 2012, tous ses amis le cherchaient pour lui souhaiter bon anniversaire. Le metteur en scène était à Venise, où il s'est réfugié au luxueux hôtel Danieli, sans avertir personne. Seuls Michel Tremblay et la comédienne Monique Spaziani l'ont trouvé là-bas, sans parvenir à lui parler.

«Tout était calculé, se souvient-il. J'avais loué une chambre avec vue sur la lagune. J'avais pris le vaporetto pour me rendre à l'hôtel, comme Dirk Bogarde dans le film Mort à Venise, avec La Cinquième de Mahler dans mes écouteurs.

J'ai marché pendant des heures, m'arrêtant seulement pour manger des gelatos et boire de la grappa. En fin de journée, je suis allé prendre un café sur la terrasse du Florian. Un orage est arrivé rapidement. Tout le monde s'est mis à courir pour se mettre à l'abri. Moi, je suis resté là sur la place Saint-Marc. Seul, soûl et trempé. Et je pleurais, pleurais, pleurais... Ç'a été le plus beau jour de ma vie!»

Vous l'aurez deviné, Serge Denoncourt aime être la star du film de sa vie. Les rôles secondaires, les vedettes américaines, la figuration... c'est pour les autres. Par chance, quand il était enfant, sa mère lui a donné une petite soeur, sa cadette de deux ans, qui a été son premier public. Serge lui chante des chansonnettes, lui fait du théâtre dans le salon. À 10 ans, avec ses économies, Serge achète le livre des Belles-soeurs et apprend par coeur les répliques de Tremblay. Le frère joue la pièce à sa soeur, en faisant TOUS les personnages. «Suzie n'avait pas le droit de jouer un des personnages, parce que je ne la trouvais pas bonne», dit-il, pince-sans-rire.

De l'avis de plusieurs, Serge Denoncourt est aujourd'hui le meilleur directeur d'acteurs du Québec. En 35 ans de métier, il a signé moult succès, autant populaires que critiques.

Cet été, il dirige deux pièces dans le cadre de Juste pour rire: Les choristes, un spectacle musical avec une troupe de jeunes chanteurs; puis Edmond, une comédie française sur l'auteur de Cyrano de Bergerac, avec François-Xavier Dufour dans le rôle du jeune Rostand, Daniel Parent, Mathieu Quesnel, Catherine Proulx-Lemay, Émilie Bibeau... Au printemps 2019, Denoncourt va créer le nouvel opus du prolifique auteur Michel Marc Bouchard au Théâtre du Nouveau Monde (TNM).

«C'est un grand génie! estime l'animateur Jean-Philippe Wauthier. Il a un instinct incroyable. Je le voulais absolument comme juge pour Les dieux de la danse, même si certaines personnes croyaient que ça ne fonctionnerait pas, parce que Serge n'avait jamais fait de télé sur une base régulière. Or, je lui fais confiance en tout. Je n'animerais pas les Gémeaux sans Serge à la mise en scène.»

«Passionnément, intensément»

L'auteur Pierre-Yves Lemieux, qui a été en couple avec Denoncourt dans les années 80, dit que sa plus grande qualité tient à sa capacité de se passionner pour tout. «Serge est passionné par les livres, les voyages, la bouffe, l'architecture, une émission de télé ou un opéra. Quand il s'intéresse à quelque chose, c'est passionnément, intensément.»

Intensité peut parfois rimer avec dureté. «Durant les répétitions, si on joue mal, Serge peut nous imiter et perdre patience. Si on perd notre temps et qu'on ne travaille pas assez, on a toujours l'heure juste», illustre le comédien Normand D'Amour.

Avec le temps, Serge Denoncourt aime diriger les mêmes interprètes. Outre D'Amour, on pense à Éric Bruneau, Annick Bergeron ou Magalie Lépine-Blondeau. Le metteur en scène les qualifie de «Rolls-Royce», de «Ferrari». «Quand tu conduis une Ferrari sur l'autoroute, tu n'as aucun problème. Puis, tu te dis: on va essayer de la conduire sur un chemin de garnotte, pour voir...»

«Il repousse nos limites, ça peut être contraignant, frustrant, mais ça se fait toujours dans le bonheur, lance Magalie Lépine-Blondeau. Je pense que c'est ça, le travail d'un metteur en scène: décoder quelque chose chez l'interprète qui est un peu emprisonné. Pour ne pas se contenter de la facilité.»

Bye-bye, Shawinigan!

Serge Denoncourt est né à Shawinigan en 1962, dans une famille «pas pauvre, mais pas loin». Son père, mécanicien, doit être chauffeur de taxi le soir pour joindre les deux bouts. Comme ses deux frères sont beaucoup plus vieux (de 13 et 14 ans ses aînés), Serge est très proche de sa mère, couturière à la maison. Le jour, il l'observe en train de coudre à la machine; le soir, il regarde les téléthéâtres à la télévision en sa compagnie.

«Comme ma mère était un peu snob, mais que nous n'avions pas de sous, raconte Denoncourt, elle faisait nos vêtements comme ceux des gosses de riches dans les revues, pour qu'on soit les plus beaux enfants... de la ruelle! J'allais à la messe habillé en John-John Kennedy!»

Serge est alors un enfant sage, peu bavard, «tout seul dans [sa] tête» et n'a pas d'amis; en deux mots, différent des autres. Il dort peu la nuit. Il se balance sur place. Il est capable de lire pendant huit heures d'affilée. Encore aujourd'hui, malgré les apparences d'un gars de «gang», il reste très solitaire et contemplatif. La maison qu'il a achetée dans un petit village de Toscane lui permet de laisser libre cours à ces deux traits de sa personnalité.

Haïr le country

Une anecdote résume à merveille le côté baveux de Denoncourt. Après un numéro de danse country à l'émission Les dieux de la danse, le «méchant juge» lance péremptoirement aux candidats: «J'hais ça, le country!» Sa collègue Chantal Lamarre lui réplique: «Voyons, Serge, ne renie pas le Shawinigan en toi.» «C'est Shawinigan qui m'a renié!», rétorque Denoncourt.

Blanche DuBois et Pierrette Guérin n'auraient pas mieux dit. Tout Denoncourt est là, dans cette réplique: l'âme d'un grand artiste qui rayonne à l'étranger, nichée dans le corps d'un petit enfant de Shawinigan qui a peur de l'abandon.

Les histoires d'amour finissent mal...

Serge Denoncourt a la réputation d'être très exigeant envers lui-même et envers les autres. Il peut éclater de colère en répétition. «Serge a un front de boeuf, dit Normand D'Amour. Il fonce et il a confiance en lui. Il fait sortir le meilleur de toi, comme acteur.»

Si les artistes ne peuvent plus s'obstiner entre eux, il n'y aura plus d'art, selon Denoncourt, car l'art est basé sur l'affrontement des idées. «On ne fait pas un spectacle en marchant sur des oeufs», dit-il.

Le metteur en scène s'impatiente quand il constate, à une semaine de la première d'un Tchekhov, que des acteurs jouent «comme dans un téléroman poche», qu'ils sont «mauvais comme Claude Blanchard» dans Virginie. «Là, je me fâche, j'explose! Mais l'explosion n'est pas nécessairement dirigée contre l'acteur. C'est pas personnel. Ça veut dire: ramassez-vous, ostie!»

Percer le mystère

Serge Denoncourt dit souvent que s'il devait choisir une seule chose dans son CV, ce serait GRUBB, le spectacle de danse et de musique qu'il a créé en 2011 à Belgrade, avec le chorégraphe Nico Archambault et 25 adolescents, danseurs et musiciens tziganes.

«Vous savez, ma réputation de metteur en scène qui fait des crises? Bien, j'en ai fait aussi avec les jeunes de GRUBB. Or, ce sont les seuls qui ont percé le mystère, et ça m'a désarmé. Lorsque je devenais ben fâché, ce qui normalement ferme les gens comme des huîtres, eux, ils me prenaient dans leurs bras. Ils disaient: "Lorsque Serge crie, il n'est pas fâché. Il a de la peine." Jamais un adulte ne m'avait compris ainsi dans ma carrière.»

Son plus beau souvenir de théâtre vient aussi des enfants de GRUBB. Après qu'il se fut fâché la veille contre les jeunes en répétition, ceux-ci l'ont remercié le lendemain. «Ils m'ont dit: "Il n'y a personne qui crie après nous, parce que tout le monde pense qu'on ne peut rien faire. Et nous nous sommes dit: il crie parce qu'il pense qu'on peut faire quelque chose"», raconte le metteur en scène, les yeux humides.

Impitoyable

Dans la vie de Serge Denoncourt, tout est plus grand que nature. Ses colères, sa jalousie, sa mauvaise foi sont épouvantables. Ses peines d'amour sont longues, déchirantes et spectaculaires. Ses peines d'amitié sont énormes et sans appel. Il est loyal, mais s'il se sent trahi, il est impitoyable. «Je pense que c'est dû à la peur de l'abandon, dit-il. D'ailleurs, je ne peux pas quitter les gars, parce que les "abandonneux" sont des monstres à mes yeux.» Il s'arrange donc pour se faire laisser par ses chums.

«La vérité, c'est que je suis plus heureux quand je ne suis pas en couple, parce que je souffre en amour même quand ça va bien.» 

«La peur de perdre l'autre, de ne pas être à la hauteur, la jalousie, parce que je suis excessivement jaloux... Ça m'a pris du temps, comprendre ça, mais je suis un amoureux malheureux.»

Il y a quelques mois au talk-show Les échangistes, Serge Denoncourt a confié à Pénélope McQuade qu'il était atteint du syndrome d'Asperger. Autour de 10 ans, un médecin lui a diagnostiqué ce syndrome qui fait partie de ce qu'on appelle maintenant le spectre de l'autisme. «Pour mes parents, ça a expliqué bien des affaires, dit-il. Toutefois, ils ont décidé de ne le dire à personne, même pas à mes frères et à ma soeur. C'est comme s'ils m'avaient lancé: "Arrange-toi! Tu es normal." Personne n'a donc jamais eu un regard particulier sur mon cas. Je les en remercie aujourd'hui.»

Jusqu'en cinquième secondaire, il est un enfant complètement refermé sur lui-même, qui s'ouvre seulement à sa soeur et à sa mère. «À 17 ans, je me suis dit, à la manière d'un asperger: "Maintenant, je suis social!" Je suis devenu président de ma classe, de mon école, etc. C'était ben trop! J'étais dans tout, je faisais tout! Ça n'avait pas de sens.»

PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE

De l'avis de plusieurs, Serge Denoncourt est aujourd'hui le meilleur directeur d'acteurs du Québec. En 35 ans de métier, il a signé moult succès, autant populaires que critiques.

Jouer dans la tête

À 18 ans, avant que le théâtre ne le happe, Denoncourt veut faire des études en médecine pour devenir neurochirurgien! «C'est la même chose qu'être metteur en scène: c'est jouer dans la tête du monde», dit-il en riant.

Le théâtre lui a été très thérapeutique. «Parce que je suis obligé de communiquer tout le temps. Quand je suis devenu metteur en scène, j'ai appris à devenir leader et à parler, parler... Le lieu où je me sens le mieux au monde, c'est dans une salle de répétition.»

Son côté autiste lui permet aussi de visualiser sa mise en scène en même temps qu'il lit une pièce de théâtre. Et de savoir à quoi ressemblera le spectacle en tournant la dernière page. «Dans mon métier, ça devient une force. J'ai la chance de voir le show assis dans mon lit chez moi. Mais si le texte ne m'inspire pas en le lisant, je dis non merci.»

L'homme a aussi toutes sortes d'obsessions. Il collectionne les chandails gris, les chaussures et les montres. «J'ai des horloges partout dans la maison. Je trouve que c'est un bel objet, qui nous rappelle qu'un jour on va mourir.»

Il a peur de la mort, de la vieillesse, mais surtout de manquer de temps.

Vivre dans la nuit

Connu pour sa personnalité forte, son franc-parler et ses nombreuses sorties publiques, Serge Denoncourt est aussi solitaire, sensible, contemplatif. Il aime travailler et vivre la nuit, et, quand il peut, dormir le jour.

«J'aime l'être humain, mais pas le monde. J'aime la salle de répétition, mais pas le public», dit celui qui n'est pas à l'aise avec le fait de se faire arrêter dans la rue parce qu'on le voit à la télé. «Il a des tonnes de défauts, mais je l'aime avec ses défauts, dit son ami Jean-Philippe Wauthier. Et c'est l'une des personnes les plus drôles que je connaisse.»

Pierre-Yves Lemieux dit que son grand souci du détail fait de lui un grand metteur en scène. «Dans chacune des productions que Serge dirige [il en a fait plus de 140], on ne voit jamais un acteur mal placé ou qui ne sait pas quoi faire sur scène.»

«Serge a une mémoire phénoménale, un cerveau hyper rapide», ajoute Luce Pelletier, directrice de l'Opsis, son amie depuis qu'ils se sont connus à l'option-théâtre au cégep de Sainte-Thérèse, au début des années 80. 

«En répétition, parfois il ne regarde pas les interprètes: il écoute. Il peut quand même dire, avec justesse, si les comédiens sont à la bonne place ou non.»

En tant que personnalité publique, Denoncourt a une tribune. Et pour lui, cette tribune ne peut pas seulement être utilisée pour «ploguer des affaires».

«Soit tu décides de ne pas donner d'entrevues, soit tu as quelque chose à dire sur ta société, sur le monde dans lequel tu vis. Moi, j'ai décidé de ne pas avoir une langue de bois.»

Difficile diversité

Selon lui, la rectitude politique ambiante nuit au métier. Mais il croit au dialogue et à la diversité culturelle. Mais ça ne se fera pas en six mois. «Comment fait-on pour mettre des Noirs sur scène quand il n'y a pas de dramaturgie qui s'écrit? Présentement, on demande de la diversité sur scène, mais il n'y a pas de diversité dans la dramaturgie [des textes écrits par des auteurs noirs avec des personnages qui abordent la réalité de leur communauté]. Je trouve qu'en ce moment, on nous rentre la diversité dans la gorge, sans réflexion.»

Le printemps dernier, le metteur en scène a visité une école du quartier multiethnique Côte-des-Neiges «où il n'y a que de la diversité ». À la fin, il a demandé aux jeunes: «Qui aimerait faire du théâtre?» «Il y en a 2 sur 40 qui ont levé la main, en spécifiant qu'ils n'iront pas dans une école de théâtre, parce que leurs parents sont immigrants de première génération et qu'ils ne sont pas venus ici pour que leurs enfants soient acteurs, mais avocats ou médecins. Or, les conseils des arts demandent que nous mettions de la diversité. Je suis bien d'accord. Mais pouvons-nous commencer par rencontrer les parents de ces enfants-là?»

PHOTO IVANOH DEMERS, LA PRESSE

Si les artistes ne peuvent plus s'obstiner entre eux, il n'y aura plus d'art, selon Serge Denoncourt, car l'art est basé sur l'affrontement des idées.