On a longtemps voulu faire taire les femmes qui pensaient et qui parlaient trop. Ce fut le cas de Marguerite Porete, condamnée à mort pour avoir publié un livre, Le miroir des âmes simples et anéanties, qui a beaucoup dérangé à son époque (la fin du XIIIe siècle).

Publié le 19 févr. 2018
Nathalie Collard LA PRESSE

Ce traité, qui s'interrogeait entre autres sur l'amour divin et qui est aujourd'hui considéré comme une oeuvre marquante de la littérature médiévale, a valu à son auteure d'être traitée d'hérétique. Quel choix judicieux de la part d'Espace Go de présenter une pièce inspirée de son histoire à un moment où les femmes se réapproprient la parole avec le mouvement #moiaussi.

Intellectuelle à une époque où il était mal vu pour les femmes de réfléchir, Marguerite Porete était sans doute une béguine. « On croit qu'elle était probablement de Valenciennes », précise Stéphanie Jasmin qui a entrepris une sorte de road trip en France et en Belgique sur les traces de ces femmes célibataires qui vivaient au sein de communautés laïques et qui ne prononçaient pas de voeux.

« Les béguines étaient des femmes de lettres qui étaient relativement libres - elles pouvaient partir et revenir - et qui, par leurs travaux, pouvaient nuire au pouvoir religieux. J'ai trouvé cela fascinant. »

Stéphanie Jasmin a écrit une pièce en trois temps qui s'ouvre sur le procès de Marguerite Porete. « On dit dans les actes du procès qu'elle ne collaborait pas, qu'elle restait silencieuse, note celle qui cosigne la mise en scène avec Denis Marleau. J'ai tout de suite imaginé une danseuse et j'ai tout de suite pensé à Louise [Lecavalier]. J'étais ravie qu'elle accepte. Par le mouvement, elle traduit l'état d'esprit de Marguerite, son combat intérieur, les tensions qui l'habitent. »

Marguerite X 5

La deuxième partie du triptyque met en scène cinq Marguerite au fil des âges : de Marguerite de Navarre à Marguerite Duras, en passant par Marguerite d'York, de Constantinople et d'Oingt, Stéphanie Jasmin tire sur le fil qui unit ces cinq femmes et leur lien au livre de Marguerite Porete. Il y est question de création, de transmission. « J'ai trouvé une façon d'aborder ce personnage en creux, par d'autres voix de femmes, explique l'auteure. Le livre de Porete est le point de départ. C'est par la suite, en faisant des recherches, que je suis tombée sur les autres Marguerite. C'est venu naturellement. Et il y a vraiment des liens entre elles. Tout à coup, c'est devenu une façon de faire un portrait cubiste. Ça permettait d'élargir le propos. »

Les cinq Marguerite sont interprétées par deux actrices en alternance (Céline Bonnier et Évelyne Rompré).

« Ça me touche que ce soit une femme qui ait écrit ce texte. Le legs féminin me touche particulièrement. C'est une écriture qui coule d'une génération à l'autre », explique Céline Bonnier.

La mise en scène, que Jasmin cosigne avec Denis Marleau, parle de création en plaçant les Marguerite dans un atelier. L'idée du « work in progress » est renforcée par l'utilisation de la vidéo en direct qui projette en gros plan le visage de chacune des Marguerite - un défi pour Céline Bonnier, dont le visage est éclairé et filmé en tout temps. « C'est un peu le mariage de l'époque de Marguerite avec la modernité, note l'actrice. C'est très particulier, car, au théâtre, on s'expose complètement. Le corps n'est pas habitué à avoir cet obstacle, cet accessoire qui bloque la vue. C'est un exercice très particulier. »

«Donner de l'âme aux mots»

Dans la troisième partie de la pièce, les mots de Marguerite Porete se rendront jusqu'à nous, en 2018, à travers le personnage d'une jeune femme, interprétée par Sophie Desmarais, qui trouve son livre par hasard. « On apprend à connaître ces femmes si loin de nous en entrant en contact avec leurs mots, leur intimité », insiste Stéphanie Jasmin.

« On est là pour donner de l'âme aux mots, renchérit Céline Bonnier. Ce qui est assez clair, dans ce texte, pour moi, c'est le legs d'un océan de joie, un espace que ces femmes ont créé à côté de la religion et d'une quelconque pensée masculine. C'est vraiment une pensée féminine. J'ai l'impression que Marguerite a formulé quelque chose qui est la racine de l'intimité féminine, la racine de ce que nous sommes, nous, les femmes. Ce texte, c'est la clé pour entrer dans cet espace-là, pour découvrir des vies qui sont à l'opposé des nôtres. C'est une lignée de filles qui part des années 1300 et qui arrive en 2018. C'est beau. »

À Espace Go du 20 février au 17 mars