Après La nuit juste avant les forêts en 2013, Brigitte Haentjens et Sébastien Ricard s'attaquent à un autre Koltès,  Dans la solitude des champs de coton. Ils le font avec un troisième complice aussi allumé qu'eux, Hugues Frenette. Ensemble, ils s'emparent de la langue poétique et dense de Bernard-Marie Koltès. Mort en 1989 à 41 ans, il est joué partout, tout le temps. Il le sera probablement encore longtemps. C'est un classique contemporain. On résume souvent l'intrigue de Dans la solitude des champs de coton en disant qu'il s'agit d'une négociation entre un vendeur et un acheteur. Qui dit deal dit offre et demande. Selon nos trois invités, il s'agit plus de demande que d'offre.

Mario Cloutier LA PRESSE

Entre rencontre et duel

«C'est une pièce sur le manque, un manque innommable, fondamental de l'être humain que rien ne peut jamais assouvir. Le manque, c'est ce qui génère le désir, qui nous fait aller de l'avant, autant en arts que dans la vie. La pièce parle de l'incapacité de rejoindre l'autre.» - Brigitte Haentjens

«C'est comme si Koltès arrivait à un constat que les êtres humains sont tous de races différentes. C'est triste à mourir comme constat, peu importe nos ressemblances, ce qui nous rassemblerait en temps normal. La raison est court-circuitée. Les personnages ont une grande animalité. Il y a quelque chose de très brutal dans cette rencontre.» - Hugues Frenette

Entre corps et raison

«Ils ont des émotions crues, cruelles. C'est comme si Koltès avait voulu aiguiser à l'extrême ce défi que le théâtre propose. Il essaie de réfléchir sur l'art qu'il pratique. C'est injouable, tabarnak, c'est impossible. Mais on arrive à le faire ! C'est un texte fourmillant, infini, labyrinthique. Plus la représentation avance, plus les interprètes sont exténués. Leur fatigue sert aussi le propos.» - Sébastien Ricard

«La parole chez Koltès est un geyser qui jaillit d'une source profonde. C'est pour ça que c'est exigeant. En même temps, les interprètes ont une partition physique très précise. Ce n'est pas joli physiquement. Ce n'est pas de la danse. C'est souterrain. Il y a des choses que tu comprends avec la tête, avec le corps après, et d'autres formes de sensibilité.» - Brigitte Haentjens

«Avec Brigitte, ça passe beaucoup par le corps. Les mots envahissent des corps réceptifs. C'est fondamentalement une mésentente. Malgré toute leur bonne volonté, les personnages ne sont pas capables de jouer le rôle pour lequel ils sont censés être là.» - Hugues Frenette

Entre poésie et langue crue

«C'est la chose la plus difficile que j'ai eu à jouer de toute ma vie. Plus que La nuit juste avant les forêts parce que c'est un texte à deux. Il faut écouter l'autre. Koltès sort la langue de la cérébralité. Ça me séduit, c'est unique.» - Sébastien Ricard

«Quand on lit le texte la première fois, on ne fait que le recevoir. C'est comme Baudelaire ou Artaud, mais tu sens la puissance. Pour les interprètes, c'est une sensation qui doit être stimulante.» - Brigitte Haentjens

«Ces personnages sont dotés du don de la parole. Il faut arrêter de réfléchir à ce qu'ils disent et à la signification. Ce sont des personnages qu'on rencontre peu aujourd'hui.» - Hugues Frenette

Entre fiction et réalité

«Koltès aime la langue à fond, mais il lui fait vivre autre chose par le biais de l'actualité. Ce n'est pas un rejet de la culture ni un rejet de l'autre. Tout au long de la pièce, il est toujours question du crépuscule. On a l'impression que c'est la fin d'une civilisation, d'un monde. Koltès sentait que c'était le temps de passer à autre chose.» - Sébastien Ricard

«Ce ne sont pas vraiment des personnages. C'est ce qui est très beau chez Koltès. Ce n'est pas important, ce que fait le personnage.» - Brigitte Haentjens

«Ça fait peur, l'inconnu là-dedans. Le mystère, on l'a à fleur de peau. Même quand on est bien avec le texte, on est toujours en train de défricher, il y a encore des branches qui nous fouettent le visage. On se demande: qu'est-ce qui vient de m'arriver là?» - Hugues Frenette 

Entre hier et aujourd'hui

«Koltès propose quelque chose de différent. On réduit la pièce à un échange entre deux hommes, mais c'est une joute philosophique. On y parle de la politique française, de son histoire, de la marginalité, de la négritude. Les sociétés occidentales, comme le Québec, sont confrontées à ces réalités. En ce sens, le texte n'a pas du tout vieilli.» - Sébastien Ricard

«C'est une matière extrêmement riche, complexe, mais qui reste mystérieuse. Le texte garde quelque chose de secret. On ne fait jamais le tour des textes les plus puissants. Il a écrit ça il y a longtemps et ça arrive maintenant. Les idées de la précarité, de la délocalisation étaient présentes dans son oeuvre. Il était conscient que le monde était appelé à basculer. Sa pièce appréhende la révolte.» - Brigiette Haentjens

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À l'Usine C, jusqu'au 10 février.