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Jean-Paul Daoust: «Sans la poésie, je serais mort»

Poète en résidence à la radio, professeur à la retraite, auteur de 40 ouvrages - recueils, essais, récits -, Jean-Paul Daoust est l'un de nos grands poètes contemporains. Et aussi une diva «glam rock», un survivant d'un grave accident, un habitué des folles nuits d'ivresse... Un drôle de type de 67 ans qui harnache l'alphabet pour mettre de l'ordre dans le chaos.

Jean-Paul Daoust est assis sur un tabouret au Sky Pub. Sa bouteille de vin est au frais, dans un seau traînant sur le comptoir. Impossible de ne pas le voir dans la foule. Tel un dandy romantique égaré dans ce siècle, Daoust brille tout feu, tout flamme. L'homme tranche avec la faune uniforme de l'endroit.

Car, même au coeur du Village, le poète reste excentrique et marginal. Verres fumés énormes, cheveux gominés et clairsemés, veston aux imprimés multicolores, écharpe rouge vif autour du cou et bijoux clinquants... Baudelaire n'aurait pas mieux fait!

Les gens l'abordent amicalement: «Quand je suis en ville [Daoust partage son temps entre sa maison dans Lanaudière et son condo dans le Centre-Sud], c'est ici, mon quartier général», dit-il. Dès que son verre est vide, un client se lève et lui verse du vin. Afin que le poète ne manque pas de carburant.

«Prêtez-moi un masque, et je vous dirai la vérité», a écrit Oscar Wilde. Jean-Paul Daoust dirait plutôt: «Donnez-moi quelques verres, et on va se dire les vraies choses!»

«J'ai toujours aimé sortir dans les bars. Les gens ne sont jamais aussi vrais qu'en faisant la fête. Dans un bar, tu peux parler à toutes sortes de monde. Tu côtoies à la fois le psychiatre et le patient. Certes, il y a de la solitude, mais cette solitude peut s'exprimer. Tu n'es pas enfermé dans ton salon...»

L'animatrice de l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, Marie-Louise Arsenault, l'a rencontré il y a 15 ans. «Je l'ai aimé tout de suite, dit-elle. Jean-Paul est un croisement entre Iggy Pop et Greta Garbo!»

Dans sa préface d'un recueil signé Daoust, l'animatrice ajoute: «J'aime Jean-Paul parce qu'il écrit avec son sang. Il est moderne, absolument. Dans sa poésie, il y a le sexe, la beauté, la ville, l'Amérique et le jazz. Il est universel, éclaté et complètement libre, comme tous les grands.»

En vers et contre tous

Si Daoust est tombé très jeune dans l'alcool et la vie nocturne, c'est parce qu'entre 13 et 18 ans, il passait ses étés au Sandbar, dans le Michigan, un lieu qui appartenait à sa tante et à son oncle. Mais sa vraie drogue, c'est l'écriture. Daoust écrit chaque jour depuis son adolescence, à Valleyfield, où il a fait son cours classique avec les prêtres.

Pourquoi écrire de la poésie? «La job du poète, c'est d'organiser le chaos. Je trouve que la poésie va directement au but. C'est concis. Ça va à l'essentiel. Tu peux dire en 10 lignes ce qui te prendrait 50 pages dans un roman. C'est une musique aussi. Je dis souvent aux lecteurs: «Laissez-vous porter par la musique des mots. Ne cherchez pas toujours à décoder ou à comprendre» Un poème, c'est une fenêtre sur le quotidien pour nous emmener ailleurs.»

Jean-Paul Daoust se définit comme un barbare, un guerrier, un rebelle... Tout, sauf un poète maudit. Il n'a jamais manqué d'argent, bien qu'il le dépense sans compter. En 2009, quand il a reçu le prix Québecor du Festival de poésie de Trois-Rivières (15 000 $), il s'est payé une croisière sur la Méditerranée avec son chum, un infirmier de Joliette qu'il aime depuis 29 ans. «Mon chum voulait plutôt que je règle mes dettes. J'ai rétorqué: Pourquoi donc? Pour déprimer après coup... et remplir à nouveau ma carte de crédit!»

Le voleur d'enfance

Si le poète est flamboyant, c'est probablement pour éviter de tomber dans le spleen ou la dépression. Car, sous le fard, se cache une douleur, une vieille blessure: celle d'un enfant agressé par un homme dont, jadis, il est tombé follement amoureux. Un secret qu'il a longtemps gardé enfoui.

«L'enfance, c'est sacré et cet homme a volé mon enfance. C'est un dragon qui a brûlé mon innocence; un Minotaure qui m'a enfermé dans un labyrinthe. Heureusement, l'adulte a trouvé les mots pour s'en sortir. Lorsque je dis que la poésie m'a sauvé la vie, ce n'est pas une figure de style. Sans la poésie, je serais mort aujourd'hui!»

Finalement, à 44 ans, l'écrivain «s'est penché au-dessus du puits hallucinant de son enfance». Péniblement. Il a écrit en quelques mois Les cendres bleues. Dans ce long poème lyrique, Daoust lève le voile sur son tendre drame. Or, malgré le succès et son Prix du Gouverneur général en 1990, la publication du livre ne l'a pas libéré. Au contraire: elle l'a fait souffrir davantage.

«Ç'a été une période épouvantable de ma vie! Je suis tombé en dépression profonde. J'ai pris un congé de maladie du cégep et, par la suite, je n'ai plus été capable d'enseigner. Plus tard, j'ai fait une très mauvaise chute dans un escalier; j'ai failli demeurer paralysé. Un psychologue m'a dit: «C'est normal: tu as fait, seul, 10 ans de psychanalyse en quelques mois, sans personne pour te guider.»»

Ce recueil est le récit d'une histoire d'amour vouée à sa perte, entre un homme de 20 ans et... «un enfant de six ans et demi». Sujet sulfureux? «C'est un sujet extrêmement délicat», reconnaît Philippe Cyr qui signe la mise en scène de la pièce tirée des Cendres bleues, à l'affiche dès mardi au Théâtre d'Aujourd'hui. «Or, le fait qu'il y ait des éléments autobiographiques donne de la légitimité au propos. D'autre part, cette histoire est revisitée avec le regard de l'enfant devenu homme. Il y a une part de fantasme, le récit s'éloigne du réalisme. Ce n'est pas un acte de provocation ni de promotion: c'est un acte de compréhension.»

Une poésie qui allume!

Une chose est sûre, Daoust n'a jamais craint de nommer sa révolte ni son désir pour les hommes. Sa prose s'inspire de son vécu, sans censure ni tabou.

Il est question de sexualité dans les saunas, les parcs... «Mais le plus beau compliment qu'on m'ait fait, c'est par une femme qui aime lire mes poèmes le soir à son chum... parce que ça l'allume!»

«Transgresser, c'est redéfinir, explique Philippe Cyr. Je nous trouve terriblement frileux de nos jours. Tout dérange. Tout est réglementé. Je pense qu'on craint la transgression parce qu'on veut plaire à tout prix, parce que plaire est une nécessité économique. Dans le monde des "Like" sur Facebook, transgresser les codes est socialement suicidaire.»

«Jean-Paul est vrai, entier, vif. Il organise les mots d'une certaine façon, mais pour dire encore plus fort, plus vrai», conclut le metteur en scène.

La bouteille de blanc est vide. Jean-Paul Daoust salue élégamment le journaliste et s'en va rejoindre une vieille connaissance, de l'autre côté du bar. La soirée est jeune. Et le poète, protégé par son masque, a encore d'impérissables choses à dire.

> La pièce Les cendres bleues à la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d'Aujourd'hui, du 22 octobre au 9 novembre.




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