Marie Tifo a laissé s'écouler 30 ans avant d'accepter d'incarner Marie de l'Incarnation pour la caméra de Jean-Daniel Lafond. Elle a finalement dit oui, mais sans être convaincue que le projet consacré à la fondatrice du couvent des Ursulines de Québec allait aboutir. «Qui est-ce que ça va intéresser?» se demandait-elle. Visiblement beaucoup de gens. Le film Folle de Dieu a même donné naissance au spectacle La déraison d'amour, encensé à Québec et bientôt repris au TNM. «Je me sens comme une rock star», dit-elle, évoquant l'accueil enthousiaste réservé à son premier solo en carrière.

Alexandre Vigneault

La correspondance d'une religieuse de la Nouvelle-France n'est pas le genre de document qu'on imagine susciter un intérêt monstre. Ce n'est pas non plus une matière qu'on devine propice à attirer les gens au théâtre. Il fallait avoir la foi pour chercher à faire rayonner les écrits de Marie de l'Incarnation, religieuse que Marie Tifo qualifie «d'aventurière».

La vie de Marie Guyart est un roman. Veuve à 19 ans et mère d'un jeune garçon, elle est entrée au couvent des Ursulines de Tours lorsque son enfant a eu 12 ans. «Si elle était restée en France, on n'en aurait jamais entendu parler», croit la comédienne. Sauf qu'elle s'est embarquée sur un bateau à destination de la Nouvelle-France, avec le projet de fonder un couvent et la mission d'éduquer dans la foi chrétienne de jeunes Amérindiennes.

«On fait tout un plat parce qu'on va avoir un astronaute québécois. C'est formidable, admet la comédienne, mais c'est bien moins dangereux d'aller dans l'espace en ce moment que de traverser l'océan à cette époque. Il fallait du courage. Il fallait un grand désir de liberté.»

Son imposante correspondance, Marie de l'Incarnation l'a amorcée dès son arrivée en Nouvelle-France. Un grand nombre de ses lettres sont adressées à son fils Claude, à qui elle décrit la vie de la colonie. Elle raconte «avec une grande force dramatique» le tremblement de terre de 1663 et l'incendie du couvent. Son fils unique étant à son tour entré dans les ordres, la religieuse lui confie également la relation mystique qu'elle entretient avec Dieu. «La plus belle partie de ses lettres», selon la comédienne.

«Elle a vraiment fait oeuvre d'écrivain, parce qu'elle s'est corrigée. Il existe parfois deux ou trois versions de ses lettres, qu'elle reprenait et retravaillait, ce qui fait la grande beauté de son oeuvre», poursuit Marie Tifo.

Mais ce qui la fascine le plus dans ce parcours peu ordinaire, c'est l'humanisme de la religieuse. Sa façon à contre-courant d'appréhender la civilisation amérindienne. Marie de l'Incarnation a fait un important pas vers l'Autre en apprenant plusieurs langues amérindiennes et en écrivant des dictionnaires dans ces idiomes. «C'est le témoin d'une grande force et d'une grande humanité», juge la comédienne.

De l'écrit à la scène

Marie Tifo parle avec enthousiasme de la  femme hors du commun» qu'elle a découverte en parcourant sa correspondance et «dont elle ne soupçonnait pas l'existence». Or, l'idée d'attirer l'attention sur ces lettres ne vient pas d'elle, mais du cinéaste Jean-Daniel Lafond, à qui ce projet tient à coeur depuis le tournant des années 80. Il en a même touché un mot à Marie Tifo à l'époque.

Elle venait de faire Les bons débarras de Francis Mankiewicz, s'intéressait au travail d'Yves Simoneau (avec qui elle a tourné dans Les yeux rouges) et jouait au théâtre, l'actrice avait toutefois la tête ailleurs. «À 30 ans, on n'a pas le goût de jouer ça, dit-elle aujourd'hui. J'étais bombardée de projets et ça m'intéressait plus ou moins.»

Jean-Daniel Lafond a mis son projet en veilleuse et est revenu à la charge il y a six ans. Marie Tifo a alors accepté. «Du tac au tac», comme elle dit, simplement parce qu'elle avait désormais atteint l'âge du personnage.

Le projet initial n'était que de tourner un documentaire de création montrant une actrice qui doit s'approprier les lettres de Marie de l'Incarnation. «Ce n'était pas dit qu'on allait jouer ça au théâtre», précise toutefois la comédienne. Emballée par le personnage, Lorraine Pintal, qui a souvent dirigé Marie Tifo et qui s'est jointe au film pour l'accompagner dans son appropriation du rôle, a eu envie de transporter ces écrits sur scène.

La déraison d'amour (la pièce) a été créée au Grand Théâtre de Québec en septembre 2008, dans le cadre du 400e de Québec, au moment même où Folle de Dieu (le film) prenait l'affiche. «Ça nous a été facile, parce que c'est comme arrivé au bon moment, pense la comédienne. Peut-être que sans le 400e, personne n'aurait été intéressé à produire ce spectacle.»

Vision poétique

Marie Tifo, qui dit avoir cheminé pas à pas dans ce projet sans entretenir aucune attente, n'en revient toujours pas de l'enthousiasme suscité par le spectacle jusqu'ici. L'accueil, lors de sa création à Québec, a été élogieux. «Un cérémonial d'une grande beauté, dense et abouti», a statué Le Soleil. «Marie Tifo éblouit sans jeter aucune poudre aux yeux», a jugé Le Devoir, soulignant par ailleurs le «registre de voix exceptionnellement étendu» dont l'actrice fait usage pour camper les différents âges et statuts (mère, épouse, religieuse) du personnage.

La déraison d'amour a par ailleurs été présentée à Compiègne et à Lyon, en France, dans l'espoir d'intéresser des diffuseurs européens. Le Progrès, un quotidien lyonnais, a émis une réserve quant à la trop grande théâtralité du jeu de la comédienne, qui détournerait l'attention du «sens profond» de la réflexion partagée par les textes de la religieuse. Il loue néanmoins cet «autoportrait enflammé», «éclairé comme un vitrail».

L'approche privilégiée par Lorraine Pintal et l'équipe de création (Michel Gauthier au décor, Catherine Higgins aux costumes, Denis Guérette aux éclairages) est résolument esthétique, voire poétique. Le dispositif scénique est décrit comme un plateau circulaire pivotant entouré d'eau, le blanc est de rigueur et la musique appelle la tradition chorale européenne et les rythmes de la musique autochtone.

Marie Tifo souligne en outre le rôle important qu'a joué la chorégraphe Jocelyne Montpetit dans l'élaboration du vocabulaire gestuel qui a permis de trouver le ton juste pour le spectacle. «Tout est de l'ordre du cérémonial. Je ne dirais pas que c'est dansé, mais le moindre geste est en relation avec le texte. C'est chorégraphique, mais comme le serait une chorégraphie libre...»

Marie de l'Incarnation étant engagée dans une religion intime passablement sensuelle avec Dieu, cet aspect strictement physique du jeu représente un défi particulier pour l'interprète, qui est consciente de se produire devant un public où se trouvent parfois des religieuses. Elle admet avoir ressenti un malaise à cette idée. Les nonnes qu'elle a parfois rencontrées après une représentation n'ont pas été choquées.

Marie Tifo, dont c'est le premier solo en carrière, parle de La déraison d'amour comme d'un spectacle «qui fait du bien à l'âme». L'accueil enthousiaste qui lui a été réservé jusqu'ici l'étonne encore. «Je sors de là et je suis en super forme, souligne-t-elle. Je me sens comme une rock star

La déraison d'amour, texte établi par Jean-Daniel Lafond, en collaboration avec Marie Tifo, du 2 au 13 juin au TNM.