À 25 ans, Adib Alkhalidey s'apprête à présenter son premier spectacle solo à Montréal, mis en scène par l'une de ses idoles, Martin Matte. Ce fils d'immigrants raconte que son métier lui a permis de retrouver son coeur d'enfant. Depuis, il veut semer de l'amour dans le jardin de l'humour québécois. Portrait.

Publié le 16 nov. 2013
Luc Boulanger LA PRESSE

Adib Alkhalidey aime dire qu'il n'a pas la gueule d'un représentant au service à la clientèle! Cheveux noirs et hirsutes. Peau mate et barbe prononcée. Balafre au bas du visage et regard transperçant. Sa photo sur une affiche «Wanted», collée à un poteau, ressemblerait à celle d'un des frères Dalton!

«Je fais rarement une bonne première impression», lance-t-il au journaliste qui le rencontre... pour la première fois. «Je suis difficile à saisir lorsqu'on ne me connaît pas.»

Pourtant, au bout de 10 minutes, on a déjà une bonne idée. Ce jeune homme est un tendre, un doux, un candide. On devine qu'il a bûché fort pour arriver là où il est; sans piler sur personne. Adib reconnaît qu'il n'a jamais été aussi heureux que maintenant qu'il a trouvé sa voie professionnelle.

C'est le propre des êtres dépossédés de leur enfance de vouloir la garder jalousement, au creux de leur âme, une fois qu'ils l'ont attrapée. «J'ai l'impression de vivre mon enfance à 25 ans, dit-il. À 10 ans, je me sentais déjà adulte, responsable de ma famille. Je vis aujourd'hui l'émerveillement d'un enfant qui désire s'amuser et s'épanouir avant tout.»

Le passage de l'enfance au monde adulte est d'ailleurs le thème de son premier spectacle solo, Je t'aime, qu'il va enfin présenter en sol montréalais, le 27 novembre, dans une mise en scène de Martin Matte. «J'aborde le danger de la désillusion en devenant adulte, dit-il. En vieillissant, j'ai l'impression qu'on perd un peu la faculté de s'émerveiller, de rire, d'aimer les autres. Enfant, on nous pousse à aimer le monde autour de nous. Plus tard, on devient plus cynique envers le monde. Le cynisme est une grave maladie d'adulte.»

Brel sous la douche

Adib Alkhalidey a «le coeur dehors» pour reprendre une image de Jacques Brel, son idole qu'il aime chanter sous la douche. «À 14 ans, pendant que mes amis se pâmaient pour le rap français et la techno, j'écoutais Amsterdam et Jeff en boucle. Si je fais ce métier, c'est grâce à sa musique. Brel m'a formé comme homme, comme artiste.»

L'humoriste écrit «tous les jours». Il achète des livres toutes les deux semaines. «Je me donne des devoirs de lecture pour entraîner mon cerveau, comme on fait des exercices pour son corps. C'est mon père qui nous a légué ça, à mes soeurs et à moi. Il disait qu'avec un esprit vif et allumé par la lecture, l'écriture, on peut réaliser de grandes choses.

«J'ai grandi avec le désir d'apprendre, poursuit-il. Mais je détestais l'école. La majorité de mes professeurs me voyait comme un cancre, un idiot, bon seulement à faire le clown en classe...»

Le chemin de la liberté

Adib Alkhalidey est un fils d'immigrants. Mais il n'a aucun souvenir de l'étranger: il est arrivé au Québec à huit mois. Il a grandi à Saint-Laurent. Son père a fui son pays, l'Irak, dans les années 80 pour le Maroc, où il a rencontré sa mère. Il a enseigné la littérature à l'université avant d'immigrer au Québec et devenir chauffeur de taxi. «Mon père ressemble un peu à Monsieur Lazhar, explique Adib. Il me disait toujours: «Ce n'est pas parce qu'on est pauvres qu'on n'est pas intelligents.» »

Pour Adib, l'adolescence a commencé le jour où les moqueries et les quolibets lui sont tombés dessus à l'école. «Aujourd'hui encore, j'évite de faire des blagues sur le physique ou l'apparence des gens. Je préfère me moquer de leurs propos.»

À 19 ans, comme il «déteste» le cégep, Adib décide de s'inscrire à l'École nationale de l'humour.

Mais il ne trouve pas tout de suite son étoile... «J'ai fait une dépression nerveuse au début de ma première année. J'avais très peur et je n'avais pas les outils pour gérer cette peur. J'ai complètement perdu confiance en moi. Je voyais les autres étudiants qui réussissaient et qui faisaient rire tout le monde. Pas moi. Heureusement, après 10 semaines, j'ai lâché prise. Je me suis dit que j'allais faire ce que j'avais envie de faire. J'ai décidé de m'éclater sans vouloir plaire à tout prix. Et là, je me suis épanoui.»

La directrice de l'École de l'humour, Louise Richer, est fascinée par le chemin qu'Adib a parcouru. «Entre sa première audition et sa sortie, en 2010, il a plongé et a travaillé très fort. En deux ans, il s'est affirmé et il a pris énormément d'assurance, de maturité.»

Au fil du temps, Louise Richer a vu plusieurs talents émerger de l'école. Mais Adib est carrément dans une classe à part à ses yeux. «Il n'est pas dans le même courant que les Guillaume Wagner, Mike Ward, Jean-François Mercier et compagnie. Il n'est pas dans l'anecdote, le vexatoire, encore moins le cynisme. Adib porte un regard bienveillant sur la vie. De plus, il a un grand amour des mots, une belle maîtrise de l'écriture.»

Quand on demande à la Découverte de l'année au plus récent gala des Oliviers de définir son style, il hésite, puis avance qu'il privilégie le mélange des genres: «Je suis la somme des artistes que j'apprécie. Les Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, Louis-José Houde, André Sauvé, Martin Matte... Tous des artistes qui font leur métier avec passion et intelligence.»

Pour son spectacle, il s'est entouré «d'une équipe de rêve», dit-il. Martin Matte (qui a approché son producteur François Rozon) signe la mise en scène. «Martin représente l'une des plus belles rencontres dans ma vie. Il m'accompagne depuis un an sur le spectacle. Et Dieu sait que son emploi du temps est chargé! Ça prouve sa générosité et l'amour qu'il porte à la relève en humour.»

Adib se félicite de la collaboration avec des auteurs comme Simon Cohen (script-éditeur) et Thomas Levac. «Thomas est mon premier lecteur. Il a participé à tout le processus d'écriture. Il incarne l'extension de mon cerveau!»

Comment envisage-t-il la première montréalaise du 27 novembre? «Je suis un gars d'instinct. Parfois, mon instinct me fait douter, d'autres fois, il me donne confiance. Là, je suis fier du travail et du show qu'on va livrer au public. Je peux m'asseoir sur mes certitudes et cesser de douter.»

Comme quoi, il y a quand même un adulte caché derrière cet enfant de 25 ans!

Le 26 novembre à la salle André-Mathieu de Laval; le 27 novembre 2013 et le 22 février 2014 au Théâtre St-Denis 2 à Montréal. En tournée jusqu'en mai 2014.

Son Top 5 des villes de tournée

Pour le rodage de son premier spectacle solo, Adib Alkhalidey a roulé sa bosse dans les salles de province. Voici cinq villes dont il garde un bon souvenir, et qui ont aussi une bonne réputation parmi ses collègues humoristes.

Cowansville

«Je garde un bon souvenir de cette ville en Montérégie. Le public est chaleureux et très généreux. Pour moi, dans un spectacle, le public a un rôle aussi important à jouer que l'artiste sur scène. Et les gens de Cowansville prennent leur rôle à coeur!»

Joliette

«Il y a quelque chose de très le fun, de communicatif dans le rire et la réception du public lanaudois. En jouant là-bas, j'avais l'impression que ce public donnait une valeur ajoutée à mon matériel.»

Magog

«Depuis longtemps, Magog a une excellente réputation parmi les humoristes. Sa population le sait et nous aime autant qu'on les aime. C'est pourquoi plusieurs artistes créent leur spectacle au Vieux-Clocher.»

Montréal

«C'est la ville où je vis. Je suis bien, en confiance quand je joue dans une salle montréalaise. Je me sens comme à la maison.»

Port-Cartier

«C'est le public le plus généreux et survolté que j'aie vu de ma jeune carrière. Je n'étais pas connu du tout à l'époque où je suis allé à Port-Cartier, sur la Côte-Nord. Je faisais partie du show des finissants de l'École nationale de l'humour, en 2010. Et quel accueil on nous a donné!