Il y a cinq ans, elle a décidé de changer de vie: elle a vendu ses affaires, quitté le Plateau Mont-Royal et emménagé dans une cabane du Bas-du-Fleuve. Le premier roman de Gabrielle Filteau-Chiba raconte le rude hiver qu'elle a passé dans le bois en 2013, entre nuits blanches et hurlements de coyotes. La Presse est allée la rencontrer.

Mis à jour le 27 févr. 2018
Gabriel Béland LA PRESSE

Quand des gens lui rendent visite dans sa maison de l'arrière-pays de Kamouraska, Gabrielle Filteau-Chiba les prévient: «Mieux vaut regarder les cartes d'avance plutôt que de se fier à un GPS, car il n'y a presque pas de réseau cellulaire ici.»

Il faut quitter l'autoroute, prendre une petite route, puis une plus petite encore, et de là, un chemin bordé de sapins droits comme des soldats. Il mène à son grand terrain bordé par la rivière Kamouraska.

La belle et grande maison qu'il y a là, Filteau-Chiba l'a construite avec son amoureux. Mais en 2013, il n'y avait pas de maison. Il y avait une cabane. Son toit coulait. «C'était plein de souris dans les murs», se souvient-elle.

Comment une fille d'intellos élevée sur le Plateau Mont-Royal a-t-elle abouti là? L'histoire fera sourire tous ces urbains qui ont une fois dans leur vie rêvé de quitter la ville.

En 2012, Gabrielle Filteau-Chiba, traductrice de métier, habite Montréal. Elle a 25 ans, un emploi qu'elle aime bien, mais «une sorte de malaise». «J'avais un super beau bureau, mais la fenêtre donnait sur un mur de briques. Je me disais: toutes ces années d'études pour me retrouver là.»

Pour changer d'air, elle rend visite à des amis qui louent une maison dans les terres derrière Kamouraska. Elle y reste cinq semaines, décide d'acheter un terrain avec une petite cabane dessus. Elle retourne à Montréal, le temps de vendre tout ce qu'elle possède. Et voilà qu'à l'hiver 2013, l'urbaine débarque dans sa cabane pour «prendre le bois».

C'est cet hiver que l'auteure raconte dans Encabanée, son premier roman tout juste publié. Elle s'est installée dans sa cabane, donc, mais n'avait pas au départ l'intention d'écrire un livre. Elle se disait qu'elle allait meubler ses journées de quelques piges en traduction, de lectures et de tous les menus travaux nécessaires à la vie sans eau courante, sans chauffage et sans électricité.

Oui, cette fille d'un professeur de langue et d'une traductrice avait grandi avec des livres «empilés jusqu'au plafond». «Le soir, tout le monde lisait sa brique. J'ai toujours écrit, un journal intime, par exemple. Mon ordi était plein de trucs que j'avais écrits. Mais je ne pensais pas avoir quelque chose de nécessairement pertinent à partager.»

Encabanée est né des circonstances. Car cet hiver-là, les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu. Elle a eu froid. Elle a manqué de sommeil, terrifiée à l'idée de mourir gelée si elle n'alimentait pas le poêle. Elle entendait les coyotes rôder près de la maison. «Le matin, je voyais des empreintes près de la cabane. Comme des pattes de chiens.»

Un beau matin, elle allume sa radio alimentée par une petite pile. Elle apprend qu'une vague de froid va s'abattre sur la région. Gabrielle Filteau-Chiba est découragée. Elle décide de partir.

«C'était début janvier, et j'en avais assez. J'étais tannée de pelleter, je n'étais pas bonne pour fendre mon bois. Je n'avais plus envie de me donner de la misère comme ça. Alors je me rends à la voiture. Je démarre la voiture. Pas un son. En panne.»

Elle revient donc sur ses pas pour s'encabaner, pour laisser passer la vague de froid qui dure finalement 10 interminables journées.

«J'ai écrit pour ne pas devenir folle. J'avais froid, j'étais écoeurée, fatiguée. Quand il fait -40, il faut mettre du bois chaque heure. Tu ne peux pas dormir parce que tu as peur que le feu s'éteigne. Tu as peur de t'endormir et de ne pas te réveiller.»

Elle arrive à écrire comme elle n'avait jamais écrit avant: sans filtre. «J'étais tellement fatiguée, prise dans mes peurs, sensible, sans censure. Il y a un message qui est humain dans ce livre, je pense.»

Pas une histoire de survie

Le résultat est une plaquette de 100 pages qui s'inscrit dans la «littérature de la cabane», un genre où se sont illustrés Henry David Thoreau (Walden ou la vie dans les bois) ou encore Sylvain Tesson (Dans les forêts de Sibérie).

«C'est très romantique, vu de la ville, la cabane dans la nature. Mais l'habiter au quotidien, c'est extrêmement difficile, admet-elle. Mais c'est très bon pour notre humilité. On se rend compte de ce qu'ont vécu nos arrière-grands-parents, qui avaient six enfants, qui devaient s'occuper du poêle...»

Encabanée n'est pas à proprement parler une histoire de survie. Le ton est lyrique, la poésie, omniprésente et le propos, militant. Le projet d'oléoduc Énergie Est faisait les manchettes dans le Bas-Saint-Laurent en 2013, et son ombre plane sur le livre.

«Quand on vit dans la forêt, on a envie de la protéger parce qu'on est tellement bien. Et on voit qu'il y a de la vie dans la rivière, des oiseaux dans les arbres, et que tout ça est tellement fragile.»

Il a fallu à l'auteure des années avant de trouver le courage d'envoyer ce texte très personnel à une maison d'édition. Elle l'a retravaillé cent fois et craignait qu'une réponse négative ne lui enlève pour de bon l'envie d'écrire des livres.

Mais l'éditeur n'a mis que deux semaines pour lui retourner une réponse favorable. Elle a pris ça comme «une belle tape dans le dos» et une invitation à poursuivre. La suite d'Encabanée est d'ailleurs écrite. Il s'agit d'un roman beaucoup plus long qui va graviter autour d'une histoire de chasse.

La cabane, elle, a été détruite pour faire place à une maison que Gabrielle Filteau-Chiba habite désormais à l'année. Habiter si creux dans le bois n'est pas pour tous: l'hiver, les restaurants de la région sont fermés. «La microbrasserie la plus proche est à 45 minutes», note l'auteure, qui évoque ici une unité de mesure des distances bien québécoise.

On est loin du Plateau, donc. Sauf que ses fenêtres ne donnent plus sur un mur de briques, mais sur une rivière où se pêche la truite. Et le malaise est parti.

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Encabanée. Gabrielle Filteau-Chiba. Les Éditions XYZ. 100 pages.

image fournie par Les Éditions XYZ

Encabanée, de Gabrielle Filteau-Chiba