Parler de la mort prend souvent le penchant de la gravité. Il n'en est rien pour Jean-François Beauchemin, dont le récit sur le deuil n'a rien de triste.

Elsa Pépin, collaboration spéciale LA PRESSE

Troisième tome d'une trilogie amorcée avec La fabrication de l'aube (2006), Cette année s'envole ma jeunesse poursuit l'enquête introspective de l'auteur au sujet, cette fois, du choc provoqué par la mort de sa mère. Après Ceci est mon corps, le deuxième volet qui mettait en scène Jésus dépouillé de sa divinité, Beauchemin revient à un récit autobiographique. Sans coups d'éclat, sans tragiques épanchements ou larmoiements, il aborde le deuil comme une expérience qui a fait «s'envoler sa jeunesse», une première partie de sa vie, mais d'aucune façon, ce vieillissement n'est condamné. La disparition de la mère provoque chez l'écrivain une sorte de dénuement, d'où un récit tout en subtilité, en tonalités minimales. «Il n'y a plus d'ornement. On est forcés de regarder les choses en face, sans maquillage. La nudité de la vie s'impose à nous, mais il y a dans ce dénuement une complexité qu'il faut démêler avec l'aide du temps qui passe», raconte l'écrivain.

 

Quatre saisons forment donc ces lents adieux. Plutôt que de vanter le courage dont il est souvent question lorsqu'on traverse la perte d'un être proche, Beauchemin évoque plutôt la patience, une vertu moins flamboyante, plus près de l'humilité rencontrée par le fils orphelin confronté au vide. Le récit cerne la subtile métamorphose survenue chez l'auteur à la suite de cette perte. «Durant l'année de deuil qui a suivi la mort de ma mère se sont opérées en moi des modifications de perceptions, de vision des choses. Mon regard sur le monde s'est approfondi.» Ce livre, le plus intuitif des trois volets de la trilogie, selon l'auteur, traduit l'expérience concrète du deuil, une suite de sensations presque imperceptibles, à l'instar des autres récits, où l'auteur dit avoir décrit «son tragique émerveillement devant la beauté du monde, mais aussi sa stupéfaction devant sa violence et sa fragilité».

Beauchemin insiste sur le fait qu'il n'y a volontairement rien de spectaculaire dans son témoignage. «Ce n'est pas un livre romantique. Il reflète assez bien l'idée que je me fais du travail de l'écrivain qui est, au fond, un ouvrier qui assemble des choses. Ce n'est pas de l'argile, ni des briques ou des bouts de bois, mais ce sont des matériaux avec lesquels on se construit: notre histoire, notre mémoire, nos souvenirs, nos voeux, nos réalisations.» Poétique, l'écriture de Beauchemin est pourtant faite d'une matière brute, sans doute du fait de son attention portée à la charpente de la vie, physique et matérielle, avant d'être spirituelle. «Je crois à la nécessité des poètes de parler d'objets utiles. C'est ce que je me suis efforcé de faire dans ce livre.»

Contre l'immortel

S'il résiste à la conception romantique de l'écrivain, Beauchemin refuse aussi celle que la religion offre face à la mort. «Je pense que la religion nous fait croire que la mort est une chose terrible et pendant ce temps-là, on se détourne de la vie.» Partisan de l'expérience humaine, plus que de la croyance, il invite à regarder la mort en face, à l'apprivoiser de manière concrète et quotidienne, à la déplumer de ses effrayants habits. Loin de la Grande Faucheuse, inquiétante et menaçante, la mort est décrite par l'auteur comme «un fauve qui se couche à ses pieds et le laisse croire à sa docilité». «L'image du fauve renvoie à l'idée de proximité, d'une réalité qui nous accompagne comme un animal domestique, qui est toujours là, mais qui n'est pas si méchante. Je crois que mourir, ce n'est pas le drame qu'on décrit habituellement.»

On peut dire que Beauchemin parle en toute connaissance de cause, ayant lui-même traversé la mort il y a quelques années, lors d'un coma qu'il raconte dans La fabrication de l'aube. Son affinité avec la mort tient peut-être aussi de son aversion pour les chimères et les fuites auxquelles il préfère nettement la vérité charnelle. Au réconfort mystique, l'auteur oppose une plongée physique au fond des choses, l'apprivoisement long et difficile de la disparition. «Je refuse l'idée de l'immortalité. J'ai voulu voir ma mère dans son cercueil, constater que la vie avait quitté cet être-là, cette femme qui avait été si vivante. Il faut voir en face que la vie a quitté le corps.» Dépouillé, l'homme qui voit partir sa mère n'est pas dans la désolation. Il arrive simplement à une sorte «d'élargissement du regard» causée par l'absence. Pour Beauchemin, le deuil serait aussi un gain, celui de la profondeur.

Cette année s'envole ma jeunesse

Jean-François Beauchemin

Québec Amérique, 122 pages, 16,95$