L'un écrit et publie, l'autre le lit, ravi. Mais parfois, au détour d'un simple message, la barrière de papier qui sépare écrivains et lecteurs se déchire et des amitiés indéfectibles se nouent. Au cours des trois prochaines semaines, La Presse vous racontera une histoire dans laquelle auteurs et admiratrices perdent leur statut respectif pour devenir camarades ou confidents.

SYLVAIN SARRAZIN LA PRESSE

Elles ont immédiatement reconnu leur goût commun et immodéré pour le kitsch, les chats, les bazars et les séries télévisées. L'une est écrivaine et récemment retraitée du milieu hospitalier, l'autre, une avide lectrice, ancienne éducatrice et adepte du crochet: de fil en aiguille, Suzanne Myre et Anne de la Chevrotière, alias Annominou, ont tricoté une amitié tissée serré sous le signe de la douce folie.

Au commencement de tout, il y a eu cette sacoche de cuir, mise en vente fin 2017 par l'auteure sur Facebook. De l'autre côté du réseau, Anne, qui a dévoré tous les ouvrages de Suzanne Myre, voit non seulement une belle besace, mais aussi une excellente occasion d'aller rencontrer sa coqueluche. L'affaire est dans le sac: «Dès qu'Anne est arrivée, ça a tout de suite cliqué! Elle est venue, on s'est assises, et on a parlé pendant une heure, de notre amour des chats, de l'artisanat, de tout et de rien», se rappelle Suzanne.

«Elle m'intriguait, cette fille qui, dans ses écrits, est capable de dire les choses assez crûment, un peu tordues, mais de façon humaine et drôle. J'ai toujours été curieuse de savoir qui elle était», raconte celle qui est affectueusement surnommée Annominou (pour Anne-aux-minous).

Brocantes et télé

Puis ce fut au tour de Suzanne d'investir le lieu de vie de sa nouvelle amie. «Je suis entrée dans un musée du kitsch et je me suis dit: "Ça y est, c'est mon âme soeur!"», s'exclame-t-elle, émerveillée par une avalanche d'objets hétéroclites accumulés pendant plus de deux décennies.

Assumant pleinement leur côté original et coloré, les deux femmes s'écrivent et se retrouvent régulièrement dans leurs royaumes parés de chats et de vintage. Pour jaser littérature? Pas sûr. «Mes livres ne sont pas pour moi un sujet de conversation, à moins d'être questionnée. Je préfère laisser les autres en parler. D'ailleurs, je n'ai pas d'amis écrivains», confesse Suzanne.

Non, elles préfèrent chiner dans les bazars, chez Les Petits Frères ou Renaissance, faire leurs commissions ou débattre autour d'un thé des sujets «les plus profonds aux plus superficiels», comme de leurs séries télévisées préférées - mais pas les québécoises, qu'elles ont «en aversion».

Admiration mutuelle

Leur amitié a-t-elle changé le regard de lectrice d'Anne? «J'avais lu Suzanne sans la connaître. Là, j'ai lu L'allumeuse en la connaissant, alors je ne sais plus départager le vrai du faux, ça m'intrigue davantage! Elle est comme dans ses livres, sa façon d'écrire est la même que sa façon de parler», indique-t-elle.

On détecte également, entre les deux complices, une admiration mutuelle. Anne a tout lu de Suzanne, et Suzanne craque pour les créations au crochet d'Anne. Pantoufles, sacs, jetés: nombre de ses réalisations parsèment désormais le logis de l'auteure, semant çà et là leurs touches de couleur et de folie. «J'admire et j'envie ses activités manuelles», confie Suzanne, en évoquant également une scène qui l'a marquée : lors d'une promenade, une foule d'enfants, reconnaissant l'ancienne éducatrice, s'est massée aux clôtures d'une cour d'école en aboyant «Annominou! Annominou!» Vedette locale, ça aussi, Anne sait faire!

On dit que seuls les vrais amis répondent présents le jour de votre déménagement. Et Suzanne en a porté, des boîtes, dans la canicule estivale, pour aider Anne à changer d'appartement. Un travail de tri titanesque. «Je n'ai jamais épaulé quelqu'un comme ça dans ma vie», lâche-t-elle, en précisant n'avoir noué aucune solide amitié dans le milieu hospitalier, où elle a pourtant travaillé 30 ans durant. Comme quoi, parfois, l'amitié a plus d'un tour dans son sac.

Extrait de leur correspondance

Courriel du 2 janvier 2018

De: Suzanne

À: Anne

Je pense que tu es une magicienne, Annominou.

Je ne sais pas si ça tient à ton timbre de voix. Il y a peut-être une intonation particulière, ça ferait peut-être partie de ta recette de sorcière pour changer la couleur du moral des gens à qui tu parles?

[...]

J'envie presque les petits enfants qui ont profité de toi! Ceux qui se ruent à la clôture pour agripper une parcelle de ta lumière!:) Petit enfant, j'aurais aimé avoir une bonne fée comme toi à la petite école, qui aurait marqué mon imaginaire. En attendant, tu marques mon imaginaire d'adulte, ça c'est sûr.

Mais je suis certaine que plus d'une personne avant moi t'a parlé de cette chose qui t'appartient et qui est unique à toi. J'imagine que c'est rare en ce bas monde ou alors j'ai juste pas été dans les bons milieux où il pullulerait plein d'autres Anne! Sûrement pas dans les hôpitaux, y a du bon monde, mais personne n'est si original qu'il va tricoter deux pantoufles en un jour ni envoyer des cartes faites à la main, prendre le temps de sceller une enveloppe et de la poster.

[...]

C'était donc un mail-roman-fleuve de ton amie Suzanne.

À bientôt, petite sorcière de la rue Messier.

De: Anne

À: Suzanne

Je viens de relire attentivement le petit éloge sur ta sorcière de la rue Messier! Un honneur de lire ces lignes qui me sont dédiées... tout un velours rose! Tu me touches, et si je peux t'apporter du bien-être avec ma présence ou ma voix, profitons-en toutes les deux! Car j'aime et apprécie ta compagnie et ton amitié que je sais très sincère!

Tu écris si bien, et voir ces belles lignes écrites juste pour moi! J'aurais envie de les publier!

Je ne crois pas que personne dans ma vie ait su si bien exprimer de façon aussi magique le petit effet que je pouvais dégager!

Je vais te lire et relire, pour me stimuler lors de mes journées plus moroses!

[...]

On se voit dans la semaine qui vient!