Vieillir, mourir. Quatre auteurs, qui ont publié des recueils au cours des derniers mois aux Herbes rouges, nous rappellent que rien ne saurait être tabou chez le poète. Dans la fin proche, la décrépitude ou la disparition pure et simple, il se trouve encore une nourriture de l'âme.

Mario Cloutier LA PRESSE

Le plus jeune d'entre eux, Étienne Lalonde, observe le désarroi des membres d'un couple vieillissant, portant en chacun d'eux, mais différemment, la mort d'un enfant. Un deuil lourd, entre souvenirs et fatigue, reproches et remords, les accompagne. La femme navigue entre temps doux et tempête. Souffrante. Prisonnière d'hiers incompréhensibles.

«Je suis obligée de revenir en arrière/Ta vie n'est pas la mienne», constate-t-elle.

Devant ce tumulte, l'homme, lui, regrette, mais tempère et conclut que devenir vieux n'est pas d'hier, que c'est l'affaire de toute une vie.

«Ne pense pas que dans les miroirs/Se cachent d'autres miroirs, risqua l'homme/Tu vieillissais quand tu étais jeune/De toi tu disais/Brûle si tu veux vivre encore».

Porteurs d'une plus longue expérience, étant de la même génération, Louis-Philippe Hébert, Marcel Labine et Jean-Pierre Guay partagent forcément un autre regard sur ce qu'ils ressentent du vieillir et du mourir.

Fidèle à lui-même, le premier, auteur du Livre des plages, se rebelle, mais s'amuse plus qu'il ne pleure en plongeant «les yeux fermés dans la piscine noire».

«Chercher l'avenir/là où il y a du passé/voilà un supplice/que tu n'avais pas/imaginé».

Il y a parfois de telles fulgurances chez Hébert qui font oublier qu'il narre tout, décrit tout (trop?). Sa lucidité demeure, toutefois, l'outil le plus probant de son écriture.

«Nous avions la beauté de ceux/qui vont mourir/la même patience dans les/détails».

Le poète traite de toutes les étapes du «devenir vieux», du quotidien devenu difficile, de l'avenir incertain, de l'eau qui coule, des médicaments qui prolongent le sursis, de la vie quoi!

Le combat de Marcel Labine est similaire, mais son écriture, ample, voire épique, nous amène ailleurs. L'émotion est au bout de ce voyage. Dans cette course vers le tombeau qu'il décrit, le poète laisse entendre l'espoir, nonobstant la fin, d'une meilleure vie.

L'auteur de Papiers d'épidémie n'évite pas toujours une certaine amertume, mais il prend véritablement son élan en délaissant certaines volontés narratives au début du recueil pour écrire ce qu'il ressent le mieux, dans le corps des siens ou ses derniers gestes d'encre.

«Je reprends les années/depuis le roc de l'enfance;/je reprends le poème/et le vois dévaler la montagne. [...] Nous sommes doués pour vivre à tombeau ouvert», écrit-il, même si, pendant ce temps, «Les paysages portent sur eux la lenteur du monde.»

Enfin, le très beau testament de Jean-Pierre Guay, décédé en décembre dernier, nous rappelle que l'insondable, mais incontournable sentiment d'aimer vaut la peine de vivre pleinement, jusqu'à la fin. Il n'y a pas de livre regorgeant davantage de vie que ce journal poétique d'un disparu.

«viens vers moi tu es déjà dans mon âme/la fin des temps est derrière nous (...) D'approche en approche/toute errance cessante/l'amour se met à rebondir/encore plus loin de nous/un jeu entre des mondes/et la tendresse du temps qui passe... voilà pourquoi nous errons/pour donner au monde ce qui nous unit».

Oui, les mots peuvent nous aider à traverser, nous offrir un sens avant d'aborder le néant.

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Les poètes ayant publié un recueil récemment aux Herbes rouges participeront à une lecture publique le jeudi 31 mai à 16h à la place Gérald-Godin, dans le cadre du Festival de poésie de Montréal.