Le plus récent livre de Sarah Waters, The Little Stranger, est devenu L'indésirable dans sa version française publiée chez Alto. Ce n'est pas une autobiographie. Elle ne l'est pas, indésirable. Indispensable, par contre, peut-être bien. Pour sa voix romanesque, sans aucun doute.

Sonia Sarfati LA PRESSE

Quand Sarah Waters s'est mise à l'écriture de son cinquième roman, L'indésirable en français, elle avait l'intention de creuser le sillon amorcé dans son roman précédent, Ronde de nuit: le livre se déroulant dans l'Angleterre des années 40, elle a été fascinée par ce qui est arrivé, dans ces années d'après-guerre, au système de classes britannique. D'un côté, des portes s'ouvraient à la classe ouvrière. D'un autre côté, la vieille hiérarchie anglaise, minée par la guerre et le manque d'argent, partait à la dérive.

Elle s'est donc mise à l'écriture. Il y avait cette maison de campagne. Isolée. Grande, immense même. Mais laissée à l'abandon. Pas par choix, Sarah Waters l'a tout de suite su, mais par manque de moyens. «Avec cette image-là en tête, pour moi qui ai toujours aimé les atmosphères gothiques, l'idée de fantôme s'est imposée», a-t-elle expliqué lors de l'entrevue téléphonique qu'elle a accordée, de Londres, à La Presse.

Une maison hantée. Oui, ça fonctionnerait à merveille. Au premier degré: ces vieux murs pouvaient servir de prison à un spectre. Au deuxième aussi: «La maison hantée pouvait être le reflet des bouleversements de l'époque et d'un pays... hanté par son passé», poursuit-elle.

Ainsi est née Hundreds Hall. Habitée depuis des générations par la famille Ayres. Qui se limite aujourd'hui à la mère et à ses deux enfants. Caroline, la «vieille fille». Roderick, le fils, blessé de guerre. Le personnel de maison? Deux femmes. Une à la cuisine, l'autre au service, point. Entrée du narrateur. Le docteur Faraday. Sa mère travaillait à Hundreds Hall quand il était enfant. Il a connu la maison dans sa splendeur. Il est témoin de sa décadence, lorsque appelé sur les lieux - d'abord, pour une peccadille; puis, parce qu'il va soigner Roderick. Il va ainsi se lier de quasi-amitié avec les Ayres. Et être témoin, subir même, les phénomènes étranges qui, petit à petit, transforment Hundreds Hall en lieu d'inquiétude. De peur. De danger? Peut-être.

Le spectre de Poe

On est entre les murs de Wuthering Heights hantés par l'esprit de Poe. Sarah Waters crée ici une atmosphère gothique d'un réalisme palpable. L'effet de claustrophobie. L'inquiétude face à ce qui pourrait arriver. Et qui n'arrivera peut-être pas. Ou plus tard. Ou pas quand on pensait que... L'indésirable, par sa lenteur voulue, par son ambiance qui prend au ventre et serre doucement, doucement, de plus en plus fort, se lit avec l'impression d'être, de devoir être aux aguets. C'est prémédité, bien sûr.

D'abord, parce que ce manoir, Sarah Waters en a fait un personnage. Et, comme la plupart des écrivains, elle n'a pas pris «quelqu'un» pour modèle: «J'ai visité beaucoup de maisons de campagne pendant que j'écrivais ce livre. J'ai toujours aimé ces maisons-là, le sens du passé qu'elles portent. Cela m'a permis de vraiment «sentir» Hundreds Hall, d'amasser des détails, ici et là, pour la décrire. Ça m'a aussi permis de comprendre ce que c'était de vivre dans de telles demeures à cette époque, et de découvrir leurs différents visages, selon qu'on s'y trouve par une journée ensoleillée ou par un jour gris d'hiver.»

Un narrateur masculin

Ensuite, parce que la romancière a choisi le narrateur le plus crédible qui soit pour dire cette histoire -même si cela ne tenait pas de l'évidence, tant pour elle que pour son lectorat: Sarah Waters est étiquetée «femme de lettres lesbienne». Ses romans précédents sont portés par des voix féminines et mettent en scène des personnages gais et lesbiens. Lesquels sont totalement absents de L'indésirable, dont le narrateur est un homme. «Ç'a été un problème pour certaines de mes lectrices, qui ont été déçues, admet-elle. Pour moi, finalement, ça n'a pas été une expérience différente des autres. Mon rôle, comme écrivain, est de faire un saut imaginaire dans la pensée de quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un d'autre, à cause de l'époque et de la relation que j'envisageais qu'il entretienne avec la famille Ayres, devait être un homme.»

Oui, il existait des femmes médecins en ces années 40. «Mais dans une communauté rurale et vieille école, comme celle où le récit est campé, si le Dr Faraday avait été de sexe féminin, les gens auraient posé des questions, et ce n'était pas le propos de ce livre-ci», conclut celle qui, d'une certaine manière, est venue à l'écriture par son orientation sexuelle.

Enfant, elle écrivait et aimait les histoires, mais n'avait jamais pensé gagner sa vie grâce à cela. À la fin de la vingtaine, elle a fait un doctorat en histoire de la littérature gaie et lesbienne et s'est dit: «Pourquoi pas moi?» C'est ainsi qu'au début des années 2000, elle a publié Caresser le velours. Elle écrit maintenant son sixième roman et a été à deux reprises en nomination au Man Booker Prize. C'est avec L'indésirable qu'elle a eu cet honneur pour la deuxième fois. Un honneur mérité.

L'INDÉSIRABLE

SARAH WATERS (traduction: Alain Defossé)

Alto, 572 pages