Quand elle a dû lire L’avalée des avalés en 5e secondaire, Catherine Trudeau n’a pas été tout de suite conquise par Réjean Ducharme. Avec Bérénice ou la fois où j’ai presque fait la grève de tout !, son premier roman, l’actrice met pourtant en scène une fillette qui cherche à savoir pourquoi elle porte ce prénom – Bérénice – qui rime avec réglisse, saucisse et Elvis. La clé du mystère est chez Ducharme, bien sûr. Décryptage en cinq temps.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Prémisse (qui rime aussi avec Bérénice)

À ses deux fils, Catherine Trudeau aime lire des biographies – particulièrement quand les destins racontés semblent presque relever de la fiction. Lorsqu’elle a voulu écrire à son tour pour les jeunes, « Réjean Ducharme [lui] est apparu tout de suite comme sujet », dit l’actrice.

« Son univers et sa personne, ce qu’on sait et qu’on ne sait pas de lui, sont tellement étonnants dans le monde dans lequel on vit que ça m’a sauté aux yeux », explique Catherine Trudeau. Au lieu de raconter directement l’histoire du grand écrivain québécois, elle a eu l’idée d’emprunter la voix d’une bouillante fille de 10 ans, Bérénice.

Adoratrice (tardive)

L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme (et son héroïne Bérénice Einberg), était au corpus de lectures obligatoires de Catherine Trudeau au secondaire. « Je n’ai pas le souvenir d’un si bon moment que ça, se rappelle-t-elle. Je n’ai pas du tout honte de le dire. Ç’a été très difficile pour moi de rencontrer cet univers-là. Bérénice est un personnage très frontal, elle est en révolte. J’étais zéro comme ça. »

Du choc des mots, de l’effet du style de Ducharme – qui fait dire à Bérénice : « Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit » –, Catherine Trudeau se souvient. « Après, j’ai lu Ducharme et j’ai vu toutes les adaptations que Lorraine Pintal a faites au théâtre, dit-elle. Il y a quelque chose dans sa langue qui, pour moi, est profondément attirant. »

Actrice (et autrice)

Pour trouver le ton expressif et décidé de sa Bérénice, Catherine Trudeau l’a… incarnée. « Je pense que c’est une déformation professionnelle : je me suis imaginée dans les souliers de cette petite fille, indique-t-elle. Comment elle parle ? Comment elle bouge ? » Son fils aîné Élie, qui a 11 ans maintenant, a aussi guidé l’autrice. « Je me suis demandé : qu’est-ce qui le ferait rire ? Qu’est-ce qu’il trouverait drôle dans les rimes ou dans les mots ? »

La Bérénice de 2019 répète « Fichu de fichu ! » ; celle de 1966 avait aussi son patois. « Si t’es un méga fan fini fou de Réjean Ducharme, tu peux trouver les petites perles que j’ai distribuées un peu partout comme ça », lance Catherine Trudeau.

Ambassadrice (littéraire)

Ambassadrice du Prix des libraires jeunesse depuis huit ans – et chroniqueuse jeunesse à l’émission de radio Plus on est de fous, plus on lit –, Catherine Trudeau se dit « émerveillée » par la littérature jeunesse actuelle.

Son plus récent coup de cœur ? Amour, album de Matt de la Peña et Loren Long, à paraître aux éditions D’eux le 28 octobre. « Ce livre magnifique me touche, dit-elle. L’amour avec un grand A, c’est bien abstrait. Là, ça rend concrètes toutes les facettes de l’amour dans ta vie. »

ILLUSTRATION FOURNIE PAR LES ÉDITIONS D’EUX

Amour, texte de Matt de la Peña, illustrations de Loren Long, éditions D’eux

Cicatrice (au cœur)

Par hasard, Catherine Trudeau a assisté à la mort accidentelle du bébé de la famille installée à côté de la sienne, en août, dans un ciné-parc de Boucherville. Elle en a tiré un très beau texte publié sur son blogue Note à moi-même. Est-ce que ce drame a eu une incidence sur l’autrice ? « Sans doute, sans doute, répond-elle. Ça affecte la personne que je suis avant l’autrice. Ça affecte la maman, l’interprète, la communicatrice. Ça ajoute une couche à ma façon de voir les choses. »

Écrire ce texte, nommé La vie est un film triste, lui a permis d’exorciser l’horreur trop réelle. « Le lire, ça a fait du bien à beaucoup de gens, constate-t-elle. Partout où je vais, c’est ce qu’on me dit. Ça met des mots sur ce qui ne se nomme pas. Ça donne un sens à ce qui n’en a pas. Moi, j’en avais besoin, et ça m’a dépassée. »

Bérénice ou la fois où j’ai presque fait la grève de tout !, texte de Catherine Trudeau, illustrations de Cyril Doisneau, Les Éditions de la Bagnole