(New York) C’était un mystère qui secouait le monde littéraire depuis des années : le FBI a arrêté un employé de la maison d’édition américaine Simon & Schuster, soupçonné d’avoir volé des centaines de manuscrits d’auteurs avant leur publication, mais dont les motivations restent à éclaircir.

Mis à jour le 7 janvier
Andréa BAMBINO Agence France-Presse

Présenté jeudi devant la justice à New York, au lendemain de son arrestation à l’aéroport JFK, Filippo Bernardini, un Italien de 29 ans, a été inculpé de fraude électronique et usurpation d’identité aggravée, des crimes passibles de 22 ans de prison.

Il a été soumis à une caution de 300 000 dollars, « garantie sur ses biens », et a été placé en « détention à domicile » avec « couvre-feu », a indiqué à l’AFP un porte-parole du procureur fédéral de Manhattan.

Employé à Londres chez Simon & Schuster, comme « coordinateur de droits », il est soupçonné de s’être fait remettre entre 2016 et 2021 des « centaines de manuscrits non encore publiés », parfois auprès d’auteurs célèbres ou de leurs représentants, en leur écrivant avec de fausses adresses électroniques de responsables de maisons d’édition ou d’agents littéraires, détaille l’acte d’inculpation diffusé par la justice américaine.

De Millenium à Atwood

La technique était bien rodée, le suspect changeant une lettre de manière anodine dans son adresse et prenant des identités connues de ses interlocuteurs pour mieux les tromper.

Depuis des années, le monde de l’édition bruissait de ces tentatives d’usurpation, parfois ratées, parfois réussies, d’autant plus mystérieuses que les vols ne semblaient pas suivies de demandes de rançons ou de publications sauvages des œuvres.

En août 2021, le New York Magazine avait raconté comment les éditeurs suédois de la série de polars mondialement connue Millenium avaient été approchés en 2017 par un de leur soi-disant collègue en Italie, pour lui renvoyer un lien sécurisé donnant accès au manuscrit, alors en cours de traduction avant sa sortie.  

En 2019, l’agent littéraire de l’écrivaine canadienne Margaret Atwood avait révélé que les épreuves de la suite très attendue de La servante écarlate, Les testaments, avaient aussi été visés.

Selon l’acte d’inculpation, qui attribue à Bernardini l’enregistrement de « 160 domaines internet frauduleux », un vainqueur du prix Pulitzer lui avait transmis « son manuscrit à paraître », en pensant qu’il était son éditeur, indique l’acte d’inculpation. Des écrivains comme Sally Rooney ou Ian McEwan, et l’acteur Ethan Hawke ont aussi été approchés, d’après le New York Times.  

Quelles motivations ?

Pour l’instant, les motivations de Filippo Bernardini, qui a plaidé non coupable lors de sa première comparution, restent floues. Si l’acte d’inculpation précise qu’il rangeait soigneusement son butin dans une même boîte électronique, il n’indique pas ce qu’il a fait des œuvres récupérées, et s’il en a tiré un profit financier. L’acte n’évoque pas non plus de possibles complicités.

Peu d’informations ont filtré sur le suspect. Selon des captures d’écran d’un profil LinkedIn qui n’était plus disponible vendredi, « Filippo B. », « coordinateur des droits » chez Simon & Schuster, se présente comme diplômé de langue chinoise à l’Università Cattolica (Milan) et d’édition à l’UCL (Londres), un parcours qu’il doit à son « obsession pour l’écrit et les langues ».  

L’affaire est en tout cas embarrassante pour la maison d’édition américaine basée à New York, qui compte Stephen King parmi ses auteurs les plus prestigieux.

La société a annoncé avoir « suspendu » son employé, « dans l’attente de plus amples informations sur l’affaire », en se disant « choquée et horrifiée » par les agissements du suspect.

« La protection de la propriété intellectuelle de nos auteurs est de la plus haute importance pour Simon & Schuster et pour l’ensemble du secteur de l’édition », ajoute la société, qui remercie le FBI.