Les livres et la littérature se sont-ils mis à la page TikTok ? Une poignée d’auteurs, de lecteurs et de blogueurs québécois ont effectivement commencé à leur faire une place sur ce réseau social très prisé par la jeunesse. Un terrain numérique, avec ses codes et son auditoire spécifiques, qui reste encore largement à défricher.

Publié le 4 janvier
Sylvain Sarrazin
Sylvain Sarrazin La Presse

La formule TikTok, c’est de courtes vidéos agrémentées d’extraits musicaux, teintées d’humour, de synchronisation labiale (lip sync) ou de petits billets d’humeur. Une recette qui fait mouche, puisqu’il s’agit du réseau social ayant connu la plus forte croissance en 2021, dépassant le milliard d’utilisateurs, et qu’il est plébiscité par la jeunesse.

Les livres d’ici y ont-ils trouvé leur voie, dans ce format et avec ce ton ? Timidement, quelques figures ont posé de premiers jalons. Et, en toute logique, les auteurs jeunesse en sont les pionniers, trouvant parfois un bel écho, comme la bédéiste Elise Gravel (avec quelque 18 400 abonnés) – qui y esquisse des dessins, répond à des défis ou sonde son auditoire –, l’autrice de littérature romantique Marie Potvin ou encore Carine Paquin, qui s’approche des 15 000 abonnés.

Consultez le compte TikTok d’Elise Gravel
Consultez le compte TikTok de Marie Potvin

Cette dernière, qui cherchait à garder le contact avec son jeune lectorat pendant la pandémie, a vite constaté que ses propres filles aimaient naviguer sur TikTok. Elle y a ouvert un compte, après en avoir bien analysé les rouages. Depuis, séduite par les interactions et la réactivité sur la plateforme, elle l’a privilégiée au détriment de Facebook ou de YouTube.

« Je voulais rester connectée avec les enfants pour continuer à avoir leurs idées, leur poser des questions, mais aussi les encourager de continuer à lire et – c’est un peu paradoxal ! – quitter leur écran », explique Carine Paquin, qui a signé plus d’une quarantaine de livres jeunesse. Sur TikTok, l’autrice épouse les codes du réseau et interpelle ses lecteurs, lance des concours pour faire gagner des ouvrages, mimique des personnages de ses séries ou narre des anecdotes. Ses abonnés TikTok ont même élu la couverture de son prochain livre, le 6e tome de la série Ella !

Consultez le compte TikTok de Carine Paquin

PHOTO ET ILLUSTRATION FOURNIES PAR CARINE PAQUIN

Carine Paquin est très active sur TikTok. À droite, son avatar sur le réseau social.

« J’ai bien étudié mon affaire avant de me lancer. Je reprends des tendances du réseau à ma manière pour qu’au final, ça parle de littérature », lance celle qui a pris le pari d’y consacrer plusieurs heures par semaine. C’est aussi un défi pour les auteurs : « Ça nous sort de notre zone de confort, tout le monde n’est pas à l’aise devant une caméra. Mais il y a des moyens d’être créatif. »

Carine Paquin voit ainsi une communauté dynamique se former.

On finit par créer des liens avec les enfants qui nous suivent. En tant que parent, je serais contente de savoir que mon enfant suit un auteur sur TikTok qui l’encourage à lire et a une influence sur lui.

Carine Paquin, autrice et créatrice de contenu sur TikTok

En revanche, les auteurs québécois de livres pour adultes sont encore aux abonnés absents sur la plateforme. Y ont-ils leur place ? « Pour les adultes, cela dépend de l’audience visée par l’édition ou de l’œuvre. Dans certains cas, comme les parents, les Autochtones ou les militants des droits de la personne et LGBTQ, ça peut être une vitrine pertinente. Mais dans beaucoup d’autres, mieux vaut cibler d’autres plateformes », suggère Nellie Brière, stratège en communication numérique, qui connaît très bien TikTok. Pour Carine Paquin, qui observe de plus en plus d’adultes investir le réseau, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils y prennent eux aussi leur place.

Booktok débarque au Québec

La littérature se fait également entendre sur TikTok avec une communauté de passionnés des Lettres. Baptisé Booktok, ce mouvement florissant dans le milieu anglophone et en France décolle lentement au Québec, s’appuyant sur quelques défricheurs. On y retrouve ainsi les blogueuses de Books and Cappuccino, de Sophie Lit, mais surtout de Litterarum, qui a capté l’attention de plus de 31 000 abonnés sur ce réseau. D’ordinaire très actives sur Instagram et YouTube, elles ont dû adapter et décliner leurs façons de faire à la sauce TikTok.

Consultez le compte TikTok de Books and Cappuccino

« C’est un peu plus difficile qu’avec des formats longs comme ceux de YouTube, parce que je vais avoir besoin d’accrocher les jeunes très rapidement sur TikTok. Si je présente mes derniers achats littéraires, je devrai le faire avec plus d’entrain, en montrant plus les livres. On sera plus dans le ressenti, le résumé de ce qui est accrocheur, ce qui est original dans l’histoire », explique Anne Larouche, blogueuse et « booktubeuse » de 17 ans derrière Litterarum.

PHOTO FOURNIE PAR ANNE LAROUCHE

Anne Larouche, déjà très suivie sur YouTube, a opéré une transition réussie vers TikTok, où elle aborde ses lectures et publie de petits billets d’humeur. Elle est passionnée de littérature pour jeunes adultes.

Bien qu’une partie de son auditoire de YouTube l’ait suivie dans son aventure TikTok, elle a découvert un autre type de public, très réactif.

C’est une belle application complémentaire aux autres, qui permet de partager un pan un peu différent de notre passion de la lecture, notre excitation de découvrir des livres. Après, on est plus dans la discussion sur YouTube et Instagram.

Anne Larouche, blogueuse et « booktubeuse » de 17 ans derrière Litterarum

Consultez le compte TikTok d’Anne Larouche

La jeune femme prédit aussi que le mouvement Booktok, florissant en France, ne tardera pas à éclore au Québec, et que la littérature pour adulte finira par rejoindre le réseau ; deux mécanismes à retardement déjà observés par le passé sur d’autres plateformes.

TikTok, y’a quelqu’un ?

Pour le moment, seuls quelques auteurs et passionnés insufflent un air littéraire à la plateforme. Bibliothèques, librairies, auteurs à succès ou éditeurs québécois n’ont pas encore franchement emboîté le pas, ou de façon très timorée : la librairie jeunesse Le repère, à Granby, Québec Loisirs et les éditions Michel Quintin s’y sont essayées le temps de quelques vidéos, tout comme le Salon du livre de Montréal, qui a tenté de lancer un défi (#1Toune1Livre) sur le réseau. Si les chaînes Renaud-Bray et Archambault n’y ont pas de compte officiel, elles établissent au moins des palmarès des livres les plus populaires sur TikTok. Seules les éditions Les Malins tirent leur épingle du jeu, avec plus de 1200 abonnés.

Consultez le compte TikTok de la maison d’édition Les Malins

PHOTOS TIRÉES DU COMPTE TIKTOK @SALONLIVREMTL

Le Salon du livre de Montréal avait créé un compte TikTok pour son évènement et lancé un défi sur la plateforme.

Pour Nellie Brière, ce faible engagement reste peu surprenant, car la plupart de ces institutions disposent de peu de ressources humaines, financières et temporelles à consacrer à des plateformes toujours plus nombreuses. « Surtout que TikTok est la plus compliquée, si on exclut Snapchat : publier demande des compétences techniques de création de contenus que ne possèdent pas forcément ces organisations », souligne-t-elle, sans compter le respect du ton et des codes propres à TikTok, au risque de faire patate. « C’est pourquoi auteurs et blogueurs seront plus à l’aise avec leur côté naturellement créatif. »

Bibliothèques, librairies et autres corps du métier du livre auraient-ils seulement avantage à y être ? « Oui ! Les jeunes sont là-dessus. De plus, c’est du narratif, on est déjà dans quelque chose de connexe avec le littéraire, il y a moyen d’aller chercher de l’intérêt et captiver des lecteurs », répond Mme Brière, qui recommanderait plutôt aux institutions de déléguer cette tâche à des influenceurs déjà établis dans le réseau et qui en maîtrisent les codes. « Ces formats restent pertinents pour accompagner, complémenter, inviter dans une œuvre complexe. Bref, c’est une belle porte d’entrée », conclut-elle.