La géographie intellectuelle du Québec est en pleine redéfinition. Alors que le monde littéraire prend une pause pour le temps des Fêtes, notre collaborateur Jérémie McEwen vous présente des essayistes qui pensent le Québec de demain. Aujourd’hui, Camille Toffoli, essayiste et libraire.

Publié le 2 janvier
jérémie Mcewen
jérémie Mcewen Collaboration spéciale

Il y a quelque chose de fondamentalement agréable à fréquenter la librairie féministe cofondée par Camille Toffoli, L’Euguélionne, au cœur du quartier gai de Montréal. Les rayons de livres débordent, c’est un peu chaotique. J’ai franchi la porte au son du reggaeton et j’ai vite remarqué beaucoup de ces livres de la gauche à la mode, les Natasha Kanapé Fontaine et les Dalie Giroux de ce monde.

Mais il y a aussi des livres qu’on ne croise nulle part ailleurs, à propos d’écoféminisme, d’antiféminisme même, et des zines autoproduits aussi. Je n’ai pas boudé mon plaisir à y traîner, arrivé un peu d’avance pour notre rendez-vous, en feuilletant les sérigraphies près de la caisse, qui incarnent quelque chose comme une pensée du soin et du souci réciproque empathique, agréablement mis en images.

Nous nous sommes installés dans l’arrière-boutique, Toffoli et moi, sur des chaises droites dans une petite salle tout aussi chargée, alors que sa collègue au plancher lui a apporté un café même pas sollicité. « T’es trop fine. » Je me suis souvent demandé quelles clôtures rendaient ce qu’on nomme un safe space sûr, peut-être est-ce simplement une machine à café filtre entourée de piles de livres féministes.

Toffoli a publié plutôt cette année son premier livre, Filles corsaires, aux Éditions du remue-ménage. Un livre remarqué, aimé, que j’ai dû voir passer 50 fois un peu partout, lui ai-je lancé d’emblée.

« Je viens d’apprendre qu’il part en réimpression. » En ce vendredi de décembre, alors que le soleil brillait enfin son hiver après les interminables pluies froides de novembre, je me suis assis avec quelqu’un qui représente une figure montante du féminisme montréalais, mais qui donne l’impression de ne pas s’en soucier, qui bosse, qui avance, qui pense.

Partout dans son livre, toutefois, ce n’est pas de ce fameux Montréal bien pensant qu’il est question, et c’est d’ailleurs pourquoi il faut le lire de toute urgence. On y découvre plutôt ses déambulations, qui donnent l’impression de mille heureux hasards, seule dans sa tente à capoter un peu, au cœur de l’Amérique profonde, aux côtés de methheads dans un parc un peu louche, ou entre amis dans un Québec trop oublié de mille et un casse-croûte pas du tout fréquentés dans l’ironie par la jeunesse dans le vent des quartiers branchés de la métropole. On la découvre comme une témoin du monde, se questionnant sans cesse, dans la tradition de James Baldwin, et dans un féminisme en marge du monde universitaire.

Il y a cette volonté de rassembler chez elle, de prendre le temps des rencontres pour élargir ses horizons, la volonté de tendre la main, pour se remettre en question et véritablement faire communauté. Alors que j’étais dans le ventre même de ce que d’aucuns verraient comme le wokeness montréalais, j’ai plutôt parlé à quelqu’un qui aime discuter avec tout le monde, sans trop se soucier des allégeances politiques. Tout simplement parce que tout le monde a une voix qui doit être entendue. Le prétendu renfermement du safe space sur lui-même : très peu.

« Le privé est politique » : c’est quelque chose qui reviendra souvent dans notre conversation, sa vie entière semble être tissée de réflexions, sans cloisons.

Mais « vivre dans une volonté mise en pratique d’un ensemble de principes éthiques ne fonctionne pas », et difficile de ne pas lui donner raison, il y a toujours quelque chose d’artificiel dans cette démarche bien trop abstraite. C’est pourquoi elle cherche plutôt à se poser des questions sur le soin que lui prodiguait son ancienne belle-mère, que le lecteur se rappellera longtemps, ou encore qu’elle aime se demander quelle mise en œuvre féministe opère une participante dans un rodéo. L’intersectionnalité, ce mot-buzz des milieux de la gauche actuelle, est pensée chez elle dans une ligne de traverse entre l’oppression des femmes et la marginalisation économique.

Mais elle n’essaie pas non plus de tout rassembler sous un même toit, les questions d’inégalité raciale ne sont pas traitées dans son livre. « C’est un angle mort du livre », admet-elle. Angle mort heureux, dirais-je, puisqu’il semble difficile de ne pas tomber dans un certain utopisme quand toutes les luttes se fondent en une. C’est ce qui fait la force de cet essai : elle parle de ceux dont on ne parle pas assez, en sachant rester dans les limites de ses expertises actuelles.

Il y a des remises en question institutionnelles, dans sa pensée, qui sont extrêmement fortes, surtout dans le contexte actuel.

La famille, la propriété immobilière, la carrière : qu’est-ce qu’il reste si on enlève ça ? « Pas grand-chose, on dirait, parfois. » La pandémie nous l’a bien révélé, me souligne-t-elle, en nous ramenant au plus petit dénominateur commun du social, alors que tout tournait très souvent autour de l’idée de « bulle familiale » et de rénovation de la maison. Combien d’hommes, me fait-elle remarquer, moins enclins à inviter un ami à faire une marche, se sont trouvés complètement sans amis, alors que les arénas étaient fermés ? Elle pose cette question, porteuse de sens : avec qui prendrait-on des vacances, si on se donnait le droit d’en prendre avec quelqu’un d’autre qu’un amoureux, une famille ? Voilà la question de l’amitié.

Je décelais en la lisant et en lui parlant une certaine patience, un militantisme lent. Tout en respectant la démarche des pressés de la justice, elle défend effectivement quelque chose de plus quotidien, investi dans les petites choses, comme on dit, la coop d’habitation et la lenteur d’un voyage à vélo. Certes, elle écrit et travaille pour changer le monde, mais au rythme du monde, et pas au rythme de ses idées personnelles. Ce dernier genre de changement, de toute manière, ne dégénère-t-il pas presque toujours dans la violence, au-delà du simple choc d’idées ? Passez par la librairie, pour voir.

Filles corsaires

Filles corsaires

Éditions du remue-ménage

120 pages