C’est dans son atelier qu’est né le sentiment d’exister de Marc Séguin. Avec son ouvrage intimiste L’atelier, qui contient des extraits de son journal quotidien datant de 2011 à 2018, on saisit bien l’artiste et l’homme qu’il est. « Ce projet de livre remonte à plusieurs années déjà, bien avant la pandémie, dit-il. La distance permet d’asseoir les choses. »

Publié le 3 déc. 2021
Éric Clément
Éric Clément La Presse

L’atelier de Marc Séguin est à Brooklyn, dans le quartier Bushwick, à 67 % hispanique. Son livre nous y immerge complètement. On ressent la température, l’eau qui coule au printemps dans le local, le désordre ambiant, ces traces qui sédimentent jour après jour sur le plancher ou encore les idées du peintre qui s’y propagent en suspension, prêtes à être matérialisées sur la toile.

PHOTO MOCKUPS DESIGN, FOURNIE PAR FIDES

Marc Séguin à l’œuvre

L’ouvrage permet un retour sur ses premières œuvres, que l’on croise ici et là, avec ses signatures. Les épinettes maigrichonnes, les soleils, les animaux. Marc Séguin partage ses faits et gestes. Sa relation avec ses colocs, R. et C., ses maux de gorge à cause des solvants. Les odeurs de l’huile de lin ou de tournesol qui imbibent son corps quand il crée. Ses relations avec les médias, pas toujours à son goût. Mais aussi l’importance qu’il porte au journalisme d’enquête. « Une ligne encore pure dans un monde brouillé », écrit-il avec poésie dans son livre. « Je crois sincèrement que le journalisme est le dernier rempart d’un ravin social », ajoute-t-il dans un échange de courriels.

PHOTO MOCKUPS DESIGN, FOURNIE PAR FIDES

Marc Séguin dans son atelier

Dans L’atelier, Marc Séguin nous emmène avec lui faire ses courses. Pour aller acheter des pigments, de l’huile ou de la colle de peau de lapin. On le voit quand il accueille les camionneurs qui viennent chercher ses tableaux. « Ça fait du bien de vider l’atelier. C’est comme prendre une douche. Y a comme un renouveau. » Quand il visite des musées pour se ressourcer. Lorsqu’il s’extasie à la Frick Collection, devant le génie de Georges de La Tour. « Je suis parti de là avec les mêmes bienfaits physiques qu’une heure de sport ou de sexe », constate-t-il après sa visite.

Anecdotes et questionnements

Le livre est rempli d’anecdotes. Comme lorsqu’il est allé voir jouer les Rangers de New York avec un milliardaire et un sénateur, accompagnés de gardes du corps, à quatre rangées du banc des joueurs. Ses vernissages arrosés où il se rend pour ne pas avoir l’air trop sauvage. Ses doutes et ses interrogations sur son art (« seul le temps donnera raison au risque ») ou ses questionnements sur les sujets de l’heure. « Le manque de nourriture [aux États-Unis] tue beaucoup plus que les armes d’assaut, écrit-il. J’ignore pourquoi les artistes ne parlent pas de la famine dans leurs œuvres. »

Ses écrits portent un regard sur la vie. Il constate que les réseaux sociaux ont envahi nos existences et « font faire du surplace à l’évolution en ramenant tout à l’individu au détriment de la société ». Il porte un jugement sur les collectionneurs d’art américains : « Quand l’art semble avoir un vernis intellectuel, ils ont de la difficulté à embarquer. »

On le voit frotter, graver, imprimer avec son fidèle René, peindre à grands coups de rouge, debout sur son escabeau, son Ghost Lights no 3 (Feu follet) exposé en 2019 chez Simon Blais. Il parle de ses retours au Québec, quand il se ressource à la campagne. Avec sa famille, ses amis. Bûcher, lire, entailler ses érables.

PHOTO CAIT S. PORTER, FOURNIE PAR FIDES

Marc Séguin dans son atelier en juillet 2013

L’artiste et romancier de 51 ans met de la poésie dans ses mots. Elle est sa façon d’expliquer, d’accompagner son œuvre d’un exercice intellectuel, de situer son aventure en cette terre, de transmettre l’émerveillement qui l’anime, cette énergie qui fait de lui un homme qui pense, qui dit, qui fait. « Quand ce qui est invisible en soi devient un objet pour d’autres », dit-il.

L’impression du livre a été faite en Chine. Le contenu iconographique est riche, mais les couleurs des photos manquent souvent d’éclat. « Le papier feutré donne cet effet, explique Marc Séguin. C’est à la mode en ce moment en édition. Les impressions des photos des “vraies” photographes sont parfaites. Ce sont les miennes qui donnent cet effet basse qualité, mais je trouve ça beau en opposition aux f… écrans parfaits ! »

Tendre, parfois drôle, toujours instructif, L’atelier demeure un objet nécessaire pour les amateurs de Marc Séguin. Le cœur et l’esprit d’un artiste déposés sur la table du salon. À côté de la tasse de café.

L’atelier

L’atelier

Éditions Fides

304 pages