La maison d’édition AdA réclame près de 4 millions au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) pour les « dommages irrémédiables » subis en raison des accusations de pornographie juvénile pour le conte d’horreur Hansel et Gretel d’Yvan Godbout.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

L’« affaire » Hansel et Gretel se poursuit, même après l’acquittement de l’auteur Yvan Godbout et de son éditeur AdA l’an dernier. Les rôles sont toutefois inversés, et c’est maintenant AdA qui poursuit le DPCP devant la Cour supérieure.

Les éditeurs ont été blanchis à l’automne 2020 des accusations de production et de distribution de pornographie infantile qui pesaient sur eux après la sortie de ce livre qui décrivait l’agression sexuelle d’une petite fille de 9 ans par son beau-père. Ils souhaitent désormais être dédommagés pour les répercussions qu’a eues l’affaire sur leur entreprise, sur leur vie sociale et familiale, ainsi que sur leur bien-être.

Yvan Godbout, qui faisait face à la justice pour les mêmes motifs et risquait l’emprisonnement, ne figure pas sur la demande introductive d’instance. Celle-ci est présentée au nom d’AdA, de son président fondateur François Doucet, de son administratrice Nancy Coulombe (sa conjointe) et de son directeur général Nycolas Doucet (leur fils).

La maison d’édition estime que la poursuite dont elle a fait l’objet « a causé des dommages irrémédiables et permanents et a entraîné des stigmates graves dont elle est toujours victime aujourd’hui », selon le document.

Quelque 3,4 millions en dommages pécuniaires sont réclamés au nom des Éditions AdA, en plus de 75 000 $ en dommages moraux et punitifs. Les trois membres de la famille d’éditeurs, en leurs noms respectifs, demandent une somme totale de 355 000 $ pour des dommages moraux et punitifs.

« Stigmates indélébiles »

Juste après leur acquittement, fin 2020, François Doucet confiait à La Presse n’être « ni libéré ni soulagé » par la décision. Les conséquences des procédures judiciaires pesaient déjà trop lourd, disait-il. Dans la demande introductive d’instance présentée à la Cour supérieure, première étape d’une poursuite, on décrit les répercussions que ces graves accusations ont eues sur les demandeurs.

Ainsi, les Éditions AdA auraient perdu des « contrats importants », vu les ventes du roman Hansel et Gretel chuter, tout comme les autres titres de la collection « Les contes interdits » – une relecture pour un public adulte de contes pour enfants, dont l’ouvrage faisait partie. Des employés ont également dû être licenciés.

François Doucet aurait été incapable de sortir de chez lui pendant des mois, aurait perdu « la plupart de ses amis » et aurait « envisagé de mettre fin à ses jours » après avoir été publiquement associé à un crime « dont les stigmates sont graves et indélébiles », peut-on lire dans le document. Nycolas Doucet, « à l’âge de vingt-quatre et vingt-cinq ans, et à l’aube d’une carrière dans l’édition aux côtés de son père, […] a vu son nom à jamais associé à la production et la distribution de pornographie juvénile ».

Les trois membres de la famille affirment avoir « subi physiquement du stress, de l’anxiété, du désespoir » et avoir vu leur vie sociale grandement perturbée par l’affaire.

« Fautes lourdes et grossières »

À la suite de la plainte d’une enseignante en 2019, qui n’avait pas directement mené à des accusations, les poursuites déposées par le DPCP ont « cristallisé, décuplé et rendu irréversibles les dommages » causés par toute cette affaire, ajoutent-ils.

La plainte reproche notamment au DPCP d’avoir commis des fautes « lourdes et grossières » et d’avoir intenté sa poursuite « sans avoir de motifs raisonnables et probables lui permettant de croire qu’il pourrait obtenir sa condamnation ».

Les demandeurs estiment que le « but évident » de la procédure était de mettre à l’épreuve des dispositions de droit nouveau en matière de pornographie juvénile, et ce, aux dépens des accusés.

Dans sa décision d’acquittement en septembre 2020, le juge avait d’ailleurs invalidé les articles modifiés du Code criminel portant sur la pornographie juvénile, qui remettaient en question le droit de publier une œuvre comme le roman Hansel et Gretel d’Yvan Godbout.