D’aussi loin qu’il se souvienne, Jean-Marc Limoges a toujours aimé apprendre, mais il n’a jamais aimé l’école. Il est pourtant devenu professeur. Avec Victor et moi – Enseigner pour se venger, il pose un regard sans compromis sur son milieu et sur ses pairs. Un fervent plaidoyer pour un enseignement stimulant qui s’adresse à l’intelligence des élèves.

Alexandre Vigneault
Alexandre Vigneault La Presse

Tout le monde a le souvenir d’un professeur marquant. Plus drôle, plus allumé et plus stimulant que les autres. Jean-Marc Limoges est ce professeur aux yeux de bien de ses élèves, qui le lui disent et le lui répètent parfois des années plus tard.

Il ne s’en pète pas les bretelles, bien au contraire. « C’est ça, le problème : il y a juste un prof qui nous marque [dans notre parcours]. Ce n’est pas normal ! », s’insurge l’enseignant, qui donne des cours de littérature et de cinéma dans différents cégeps et d’autres établissements depuis une vingtaine d’années.

Tous les profs devraient nous marquer ! C’est ahurissant !

Jean-Marc Limoges, enseignant et auteur de Victor et moi – Enseigner pour se venger

Le ton est vif, l’émotion, palpable. Son emportement s’appuie toutefois sur une réflexion longuement mûrie qu’il décline dans son essai Victor et moi, titre auquel il a accolé un sous-titre malicieux : Enseigner pour se venger. De quoi ? Surtout de ces enseignants éteignoirs qu’il a subis, un genre qu’il côtoie encore.

Ne comptez pas sur Jean-Marc Limoges pour se plaindre du « système ». Il trouve au contraire que les règles du ministère de l’Éducation lui laissent amplement de marge de manœuvre pour mener ses cours là où il le souhaite – là où ses étudiants le guident, dirait-il – et que bien des enseignants sont prompts à pelleter les problèmes dans la cour du voisin. Les cégépiens ne savent pas écrire ? C’est la faute au secondaire. Qui rejette la faute sur le primaire…

Il croit plutôt que c’est à chaque prof de prendre ses responsabilités. « Si mes étudiants n’ont jamais entendu parler de Baudelaire, je serai le premier à leur en parler, et ça me fera plaisir ! S’ils ne savent pas accorder leurs participes passés, je vais essayer de leur enseigner, assure-t-il, mais différemment, parce que ça n’a visiblement pas marché [avant]. »

La leçon

Jean-Marc Limoges dit s’être souvent fait demander d’« enseigner aux enseignants ». Il a toujours refusé. Pourtant, Victor et moi, né de la lecture d’un poème dans lequel Victor Hugo déplorait l’enseignement punitif qu’il avait reçu, a quelque chose de la leçon adressée à ses pairs. Il en convient. « Ceux qui le liront prendront ce qu’ils veulent », dit-il. C’est ce qu’il fait lui-même : s’inspirer des bons coups de ses collègues.

Son essai, écrit dans une langue vive, laisse une large place à ses expériences personnelles. Comme élève déçu, d’abord, puis comme enseignant. Souvent déçu aussi. Il s’attarde sur deux points : sa manière – il raconte longuement un cours devant un groupe jugé difficile qu’il réussit à allumer – et le processus d’embauche des professeurs.

Sa façon de faire se résume à ceci : prendre chaque fois le « pouls intellectuel » des élèves qu’il a devant lui. Se laisser guider par leurs intérêts, leurs connaissances et leurs manques.

Il ne parle d’ailleurs pas de littérature à des jeunes inscrits en sciences de la même façon qu’il le fait avec d’autres qui étudient le cinéma. Il cherche le bon angle, s’inspirant de l’adage humaniste selon lequel « l’étudiant n’est pas un vase qu’on remplit, mais un feu qu’on allume ». « C’est plus dangereux de mettre le feu », constate l’enseignant, qui n’a pas peur d’être un pyromane pour les esprits.

« Médiocratie »

Jean-Marc Limoges est dur envers les enseignants dans son essai. « Ce n’est pas tant les profs que je critique que les élèves que je plains », nuance-t-il. S’il s’intéresse peu au « système » d’éducation, il finit par mettre le doigt sur un rouage qu’il juge au cœur du problème : non pas la formation des professeurs, mais celle des comités d’embauche, où règne selon lui la « médiocratie ».

En plus de deux décennies, il n’a jamais réussi une entrevue – il demeure contractuel. On lui a conseillé de ne pas citer d’auteurs, d’adopter un profil bas… Il soupçonne que les candidats recherchés doivent être malléables, capables de se fondre dans la masse, alors qu’il pense au contraire qu’un prof doit avant tout remettre les choses en question et initier les élèves à la pensée critique.

« Jamais on ne m’a posé de questions sur mon savoir, sur mes connaissances, sur la façon dont je les transmettais. Les seules questions auxquelles on doit répondre sont d’ordre administratif, assure-t-il. On n’engage pas des gens capables de donner des cours, mais des gens capables de passer des entrevues. »

« On a peur que tu fasses de l’ombre aux autres [enseignants], mais l’important, ce n’est pas l’avis des profs, c’est la vie des étudiants ! », s’exclame-t-il. Les comités d’embauche devraient, à son avis, inclure des « électrons libres », des enseignants moins préoccupés par la gestion de classe que par l’« envie de décloisonner les esprits ».

« Si j’entends parler d’un prof meilleur que moi, je ne veux pas le tasser. Je veux observer ce qu’il fait et essayer d’être meilleur. C’est ainsi qu’il y a nivellement par le haut. »

Victor et moi – Enseigner pour se venger sera disponible en librairie le 17 août.

Victor et moi

Victor et moi

Boréal, coll. Liberté Grande

147 pages