Peu importe que leur relation avec leur père soit imparfaite, elles l’évoquent avec affection dans le collectif Dans les yeux de mon père, paru chez Hugo & Cie. Quatre de ces neuf femmes, toutes artistes de la scène, humoristes ou comédiennes, se sont confiées sur ce lien indéfectible pour la fête des Pères. Rencontre avec Annie Deschamps, Sinem Kara, Mélanie Couture et Andréanne Théberge.

Laila Maalouf
Laila Maalouf La Presse

Annie Deschamps : « Mon père, c’est un génie fragile »

La relation père-fille, Annie Deschamps y pensait depuis longtemps lorsqu’elle a reçu l’invitation de participer à l’écriture de ce livre, dit celle qui a notamment suivi les traces de son père, Yvon Deschamps, dans la voie de l’humour. « Ça faisait des années que ça me trottait dans la tête, l’idée que même si tes parents sont d’excellentes personnes, ils vont réussir à te blesser quand même. Il va toujours y avoir quelque chose – sur scène, je dis “fucker”... On fucke nos enfants même quand on a des bonnes intentions et on fait tout pour ne pas le faire. [...] Et moi, c’était l’abandon. Jamais savoir il était où [mon père], qu’est-ce qu’on faisait, pourquoi on était là... »

Elle se souvient en riant de ces soupers au restaurant, à 2 h du matin, lorsqu’elle s’endormait sur les pieds de son père, sous la table, « pour qu’il ne [l]’oublie pas ». Lorsque son père l’a appelée après avoir lu son texte, une fois publié, il lui a dit : « Annie, c’est exactement ça, tu as trouvé. » Et pour elle, c’était « la plus belle chose » de sa vie. « En fait, c’est ça, la conclusion : on est deux nonos qui s’adorent, mais qui sont un peu trop fragiles pour la communication directe sur l’émotion. Mon père, c’est un génie fragile... c’est un marshmallow qui veut que le monde aille mieux. »

Lorsqu’elle a eu le livre en main, l’histoire de Sinem Kara est la première qu’Annie Deschamps est allée lire. « J’ai des enfants de 20, 18 et 12 ans et leur père est mexicain, donc ma fille s’est reconnue dans les histoires de Sinem. »

PHOTO FOURNIE PAR ANNIE DESCHAMPS

Annie Deschamps et son père

Extrait de son texte

« Comment prendre les problèmes de ses enfants au sérieux quand ils semblent si petits comparés à ceux qu’on a vécus ? Comment comprendre qu’ils puissent avoir des difficultés alors qu’ils ont la vie d’apparence beaucoup plus facile que nous à leur âge ? Je vois le même genre d’obstacle dans certaines familles immigrantes, entre la première et la deuxième génération. »

Sinem Kara : « On est pareils comme nos parents »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

L’humoriste et comédienne Sinem Kara

Quand on lui demande de décrire son père en un mot, la réponse fuse : « têtu ». « On a tout le temps de la difficulté, on dirait, avec les relations père-fille », avance la comédienne et humoriste Sinem Kara, qui évoque d’ailleurs ce lien sur scène avec humour. « Mais en même temps, on est pareils comme nos parents. Tu vieillis et tu réalises : oh non, c’est ça que je fais et c’est ça qu’il aurait fait ! »

Dans son cas, l’écart culturel a assurément pesé dans la balance, ajoute-t-elle. Fille d’immigrés turcs arrivés au Québec cinq ans avant sa naissance, Sinem Kara admet que sa relation avec son père la hantait et l’habitait depuis toujours. C’est pour cette raison que lorsque l’éditeur Pierre Bourdon l’a contactée pour un livre – elle est l’instigatrice du projet –, elle n’a pas hésité une seconde : elle voulait que des artistes comme elle racontent leur propre relation avec leur père, une idée qui lui est venue après une conversation entre amies. « On parlait de nos pères et ça a créé une discussion magique. Je suis sortie de là et j’avais comme une paix. Je n’avais jamais entendu d’histoires aussi différentes... On juge tout le temps nos parents jusqu’à ce qu’on compare. »

Dans son chapitre du livre, elle écrit qu’elle est devenue humoriste grâce à son père, qui a fait déménager la famille en région quand Sinem avait 9 ans – « un véritable choc culturel » pour celle qui a grandi dans le quartier Saint-Michel, à Montréal. « Je voulais vraiment partager mon histoire pour les filles comme moi qui sont des immigrantes de deuxième génération. »

PHOTO FOURNIE PAR SINEM KARA

Sinem Kara et son père

Extrait de son texte

« Maintenant, je considère que la décision de mon père de rester au Québec et de déménager en région a eu une grande influence sur mon humour. Mais il ne faut pas le dire à papa, car il serait déçu d’apprendre que je suis humoriste grâce à lui. »

Andréanne Théberge : « La roue tourne tout le temps »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Andréanne Théberge, comédienne

Avant de commencer à écrire, la comédienne Andréanne Théberge croyait qu’elle n’avait rien à dire sur ce père qui lui « tapait juste sur les nerfs ». « Puis finalement, ça m’a amenée en thérapie ! Ça a changé ma vie, ça a été un wake-up call », dit-elle en riant.

Dans son texte, elle est remontée à l’histoire de son grand-père pour en arriver à la conclusion qu’en fin de compte, « la roue tourne tout le temps ». « On ne peut jamais s’en sortir et il faut l’accepter, estime-t-elle. En écrivant, j’ai réalisé qu’il m’a transmis tellement de traits de personnalité ; on se ressemble tellement. Au début, je ne voulais pas être comme lui... On ne veut tellement pas reproduire ce qu’on a vu avant qu’on va dans un autre extrême. [...] On essaie de briser quelque chose, mais il faut s’accrocher quelque part parce que c’est nos racines. »

Ce père hypersensible qui parlait trop de ses émotions, selon elle, a beaucoup souffert du fait que ses parents, justement, ne communiquaient pas. « Ça m’a beaucoup affectée ; je trouvais mon père faible, il voulait trop se faire rassurer, valider, et moi, j’étais comme : “lâche-moi !” »

PHOTO FOURNIE PAR ANDRÉANNE THÉBERGE

Andréanne Théberge et son père

Extrait de son texte

« Ces choses, je les trouve parfois belles et grandioses, parfois désagréables et lourdes à porter. Mais elles font partie de moi pour une raison. Parce qu’une femme a été en rébellion contre son père il y a plus de cent ans, parce qu’un homme voulait être aimé, et parce qu’un autre voulait plus de liberté. Et la lignée continuera ainsi d’évoluer. »

Mélanie Couture : « Mon père, c’est Obélix »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

L’humoriste et autrice Mélanie Couture

L’humoriste et autrice Mélanie Couture n’est pas peu fière de son père, un homme fort et droit qu’elle a toujours vu avec affection sous les traits du personnage d’Obélix. « Je le vois facilement dire : “Je suis pas gros, juste un peu enrobé” », dit-elle en riant. Cet ancien enquêteur de la GRC a certainement été très protecteur – « en tant que flic, il avait entendu trop d’histoires, alors je n’avais pas le droit de prendre l’autobus quand il faisait noir ! », se souvient-elle – mais on ne doute pas une minute qu’il a toujours « fait le taxi » avec amour.

« Mon père, c’est un gros monsieur fort qui est plein de sensibilité, malgré l’habit de police. Et aussitôt que tu rentres dans les émotions, dans la famille, il pleure. » Maintenant qu’elle est mère d’un garçon, elle prend plaisir à voir le lien qui se tisse entre son « petit bout d’chou » et « les forces tranquilles de [son] père », écrit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR MÉLANIE COUTURE

Mélanie Couture et son père

Extrait de son texte

« J’ai gagné à la loterie des papas, mais contrairement à de l’argent, je ne peux pas placer mon père à la banque en espérant le retirer pour mes vieux jours. C’est maintenant que je dois en profiter. Il vieillit et j’essaie de ne pas trop y penser, car l’idée qu’il nous quittera un jour m’écrase le cœur et me coupe un peu le souffle. »

Dans les yeux de mon père

Dans les yeux de mon père

Hugo & Cie

200 pages