Se glisser dans la peau d’un prédateur sexuel, écrire au « je » en pensant à Harvey Weinstein, c’est une idée qui aurait pu mal tourner. Mais sous la plume d’Emma Cline, qui nous avait donné l’excellent The Girls, inspiré de la secte de Charles Manson, l’exercice est réussi. Même si sa lecture n’est pas nécessairement agréable.

Nathalie Collard
Nathalie Collard La Presse

Sauf erreur, il s’agit du premier livre de fiction inspiré de l’affaire Harvey Weinstein et ce ne sera sûrement pas le dernier. On dit souvent que la littérature suscite l’empathie. Dans ce cas-ci, même en se forçant beaucoup, il n’y a aucun soupçon d’empathie qui remonte à la surface.

Et pourtant… le Harvey imaginé par Cline dans cette novella n’est absolument pas imposant ni dangereux. Il passe ses journées à s’apitoyer sur lui-même et plonge dans des ruminations qui tournent exclusivement autour de son nombril.

Il a perdu ses pouvoirs et, avec eux, le potentiel d’en imposer autour de lui ou d’inspirer la crainte. Il est affaibli, démuni, vulnérable. Il peine à marcher, il souffre, il bave… Bref, il est pitoyable.

Ça va bien aller…

Demain, Harvey connaîtra le verdict du jury à son procès. Pour l’instant, il est enfermé, pour ne pas dire emprisonné, dans la demeure d’un ami, dans le Connecticut. Il porte un bracelet électronique à la cheville. Il a perdu de sa superbe. S’il essaie de sortir, il déclenchera le système d’alarme. Le producteur déchu se répète, comme pour se convaincre lui-même, que tout ira bien. Il passe des coups de téléphone comme avant, donne des ordres, il est dans le déni total.

Qu’il s’entretienne avec ses avocats ou avec sa fille venue lui offrir sa présence solidaire, Harvey répète toujours que ça ira bien, comme pour se convaincre lui-même du sort qui l’attend. Mais au fond de lui-même, il doute.

Les réflexions qui occupent son esprit portent aussi bien sur le milieu du cinéma, sur sa gloire passée, que sur son ex-femme qui tente de sauver sa réputation en accordant des entrevues. Jamais il ne se voit ou ne se perçoit comme un prédateur. Dans son esprit, il est une victime.

Obsédé par Don DeLillo

Parano, il surveille les sites de nouvelles à la recherche de son nom. Il développe également une obsession pour l’écrivain Don DeLillo. Il croit l’apercevoir dans le jardin de la maison voisine, il voudrait adapter son roman. Il se voit encore comme un producteur qui compte.

Les perfusions qu’un médecin vient lui administrer pour soulager ses douleurs chroniques n’arrangent rien : il divague complètement.

Emma Cline décrit cet ex-géant d’Hollywood, celui devant qui tout le milieu du cinéma tremblait, comme un homme faible, démoli, pitoyable. Hors circuit. Jamais il ne suscite notre pitié, cela dit. L’intention de Cline est plutôt de nous le rendre dégoûtant.

Et c’est réussi.

Harvey

Harvey

La table ronde

106 pages