Je venais à peine de recevoir le livre Shushei au pays des Innus de José Mailhot que nous apprenions sa mort à la fin du mois de mai. Je ne connaissais pratiquement pas cette anthropologue québécoise, mais beaucoup plus Serge Bouchard, qui signe la préface de son livre. Le chroniqueur Jean-François Nadeau du Devoir rappelait cette semaine que depuis environ un an, nous avons perdu quatre anthropologues (Mailhot, Bouchard, Rémi Savard et Sylvie Vincent) qui se sont intéressés de près aux cultures autochtones, ce qui en a fait des marginaux dans leur domaine à l’époque. « Une bande à part », note Bouchard, pour qui Mailhot a été un modèle, parce qu’elle a véritablement appris la langue innu-aimun. « En 1970, personne ne se souciait des “Indiens du Canada” » précise-t-il.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Je me dis que ces quatre-là sauvent un peu l’honneur face à notre manque de curiosité collectif qui s’est prolongé bien au-delà des années 1970. Pour ma part, la réalité autochtone m’est arrivée avec les chansons de Kashtin et la crise d’Oka en 1990. Mais ce n’est que dans les années 2000, à la faveur d’une prise de parole liée intimement à une renaissance des Premières Nations, que j’ai commencé à lire des auteurs autochtones. On ne peut plus jamais voir l’histoire de la même façon ensuite.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Dans le cadre du Mois national de l’histoire autochtone, une initiative de la librairie et des éditions Hannenorak nous invite au défi En juin : Je lis autochtone !.

Je crois beaucoup plus à la curiosité sincère et au désir de comprendre qu’à l’éducation. Parce que notre ignorance des Premières Nations est attribuable à un manque de notre système d’éducation, où l’on a présenté les autochtones comme des personnages secondaires de la grande histoire nationale. Et parce qu’on vient de découvrir en Colombie-Britannique un charnier avec les restes de 215 enfants autochtones victimes du système des pensionnats. Ces enfants, on a aussi voulu les éduquer. À mort.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Joséphine Bacon, poétesse autochtone

Je n’ai cependant jamais douté de la littérature. Dans le cadre du Mois national de l’histoire autochtone, une initiative de la librairie et des éditions Hannenorak nous invite au défi En juin : Je lis autochtone !, comme le Je lis québécois (partenaire du projet) qui rencontre un bon succès. Une impulsion qui à mon avis devrait durer à longueur d’année, sur un territoire où l’on devrait être aussi fébrile à l’arrivée du dernier Joséphine Bacon que du dernier Michel Tremblay.

Les femmes, responsables de la transmission

Dans Shushei au pays des Innus, José Mailhot raconte la genèse incroyable de Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh (1926-2004), livre fondateur et fondamental, publié en innu et en français en 1976, réédité récemment par Mémoire d’encrier. « La sortie de ce livre n’était pas une chose banale, explique-t-elle. Il s’agissait du premier ouvrage de création en langue autochtone à paraître au Québec — peut-être même au Canada — et à être diffusé par les canaux de l’édition commerciale et du marché du livre. Il a été à n’en pas douter le précurseur de ce qui, des décennies plus tard, allait devenir une véritable vague. »

Kapesh est en quelque sorte la mère littéraire des écrivaines innues qui dominent le paysage actuel, et j’ai envie de demander à Marie-Andrée Gill, porte-parole de Je lis autochtone !, pourquoi les femmes innues en particulier ont pris la plume de façon si magistrale au XXIe siècle. « C’est une question à laquelle je pense beaucoup, dit la poète innue qui nous a offert le très beau recueil Chauffer le dehors. Je pense que dans les sociétés nomades, ce sont plus les femmes qui s’occupaient de la perpétuation culturelle, tandis que les hommes étaient des pourvoyeurs. C’est vraiment difficile pour les hommes autochtones de trouver leur place en société aujourd’hui. C’est comme s’ils avaient été remplacés par les IGA et les Provigo, tandis que les femmes n’ont pas perdu à 100 % leur rôle de transmission aux enfants. C’est mon hypothèse. En ce qui concerne An Antane Kapesh, elle a dit clairement qu’elle écrivait pour que les Blancs comprennent son message. »

PHOTO FOURNIE PAR MYRIAM COMMUNICATIONS

L’écrivaine Marie-Andrée Gill, porte-parole de l’initiative Je lis autochtone !

Elle a eu cette intuition-là d’écrire pour être certaine d’être reçue. Dans l’oralité, ça ne se rendrait pas aux oreilles des gens, mais peut-être que le livre trouverait son chemin. Il y a plein de jeunes autochtones aujourd’hui qui ont envie de s’inscrire là-dedans.

Marie-Andrée Gill, porte-parole de l’initiative Je lis autochtone !

Cette dépossession du rôle masculin et de l’identité autochtone ne peut mieux être décrite que dans Tanite nene etutamin nitassi ? / Qu’as-tu fait de mon pays ?, autre publication d’An Antane Kapesh, où un grand-père enseigne à son enfant tout ce qu’il y a à savoir pour subsister, avant que les Blancs ne viennent dépouiller l’enfant de son territoire et de son mode de vie.

Pour Marie-Andrée Gill, il n’y a pas vraiment mieux que la littérature pour rencontrer une autre culture. « Il y a encore beaucoup d’incompréhension entre la nation québécoise et les nations autochtones, et je pense que c’est vraiment par la littérature qu’on peut avoir accès à l’intérieur des gens, à leurs histoires, leurs blessures, leur guérison, leurs espoirs et leurs rêves. Depuis quelques années, la littérature autochtone, c’est vraiment devenu gros. Quand on commence à nommer les choses, on les fait exister. C’est une conjonction que je mêle parfois avec la lutte environnementale, dont on parle beaucoup plus aussi. Les enjeux sont vraiment liés parce que d’avoir voulu détruire un peuple, c’est comme vouloir détruire une espèce. Le son de cloche est que si on ne fait pas quelque chose maintenant, ce sera dangereux pour notre futur collectif. »

Nous avons cette conversation alors que le pays est sous le choc de la découverte du charnier de Kamloops, qui souligne le caractère génocidaire des politiques envers les autochtones. « Je pense que les gens, pour comprendre une réalité, ça leur prend une preuve tangible, observe Marie-Andrée Gill. Il y avait beaucoup de preuves, mais c’était beaucoup basé sur des témoignages. On sait que la parole des autochtones n’a pas toujours été prise au sérieux dans l’histoire. C’est une parole contre une autre, comme dans les dénonciations sexuelles. On se demande si ces gens-là sont fiables. Il y a encore ce doute qui plane sur la parole autochtone. Cette découverte confirme qu’on ne dit pas des affaires dans le beurre. »

C’est tellement inimaginable. C’est un deuil national, mais est-ce que ce sera traité comme tel médiatiquement ? J’ai l’impression que ce n’est pas la même sensibilité que si on avait découvert les corps d’enfants canadiens.

Marie-Andrée Gill, porte-parole de l’initiative Je lis autochtone !

Il y a toute une littérature qui permet de créer des ponts solides par-dessus les failles et les trous de l’histoire officielle ou de l’histoire fantasmée qu’on se raconte, une littérature qui parle d’ici et maintenant, qui éclaire le passé et change l’avenir. Si vous n’avez jamais ouvert un livre d’un auteur autochtone, Marie-Andrée Gill suggère Shuni de Naomi Fontaine ou Kukum de Michel Jean, en train de devenir un véritable best-seller depuis qu’il a remporté le prix France-Québec.

« Shuni est une bonne façon de commencer, parce qu’elle s’adresse à son amie qui n’est pas autochtone et lui fait un petit cours 101 en lui écrivant des lettres où elle lui dit que ses croyances sont fausses. Le fameux Kukum de Michel Jean explique vraiment bien un certain moment de bascule, quand le nomadisme s’est arrêté et que les pensionnats sont arrivés, par l’intériorité d’une femme. Ça m’a surpris à quel point ce livre-là m’a touchée. Sinon, il y a Joséphine Bacon qui est complètement universelle. Tout le monde peut se laisser bercer par ses mots. »

Au moment de se quitter au téléphone, Marie-Andrée Gill, qui vit au Saguenay, m’apprend qu’elle vient d’acheter avec une amie un vieux presbytère, qu’elle compte transformer en une résidence d’écrivains. « Je me suis dit que c’était une belle façon de décoloniser. » Je trouve ça génial, en fait. Comme ouvrir un livre autochtone.

Consultez la page Facebook de Je lis autochtone !

Suggestions de lecture

  • Chauffer le dehors, de Marie-Andrée Gill (La Peuplade)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Chauffer le dehors, de Marie-Andrée Gill (La Peuplade)

  • Shuni, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Shuni, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier)

  • Kukum, de Michel Jean (Libre Expression)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Kukum, de Michel Jean (Libre Expression)

  • Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh (Mémoire d’encrier)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh (Mémoire d’encrier)

  • Tanite nene etutamin nitassi ? / Qu’as-tu fait de mon pays ?, d’An Antane Kapesh (Mémoire d’encrier)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Tanite nene etutamin nitassi ? / Qu’as-tu fait de mon pays ?, d’An Antane Kapesh (Mémoire d’encrier)

  • Shushei au pays des Innus, de José Mailhot (Mémoire d’encrier)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Shushei au pays des Innus, de José Mailhot (Mémoire d’encrier)

  • Uiesh / Quelque part, de Joséphine Bacon (Mémoire d’encrier)

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Uiesh / Quelque part, de Joséphine Bacon (Mémoire d’encrier)

1/7
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •