Avec son nouveau roman, La géographie du bonheur, Véronique Marcotte pose la délicate question du bonheur : peut-on délimiter sa géographie ? Entre le Québec et Haïti, un personnage de romancière déstabilisée dans ses certitudes et un homme en deuil de sa conjointe à la recherche de réponses, l’autrice trace avec finesse le chemin souvent tortueux de cette recherche universelle.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Dans ses ouvrages précédents, de Les revolvers sont des choses qui arrivent en passant par Aime-moi, Tout m’accuse et De la confiture aux cochons (un polar dont Mélissa Désormaux-Poulin a acquis les droits pour le cinéma et dont le scénario est en cours d’écriture), Véronique Marcotte a donné voix à des personnages marginaux et a traité de fragilité mentale en abordant des sujets comme les abus d’enfants, le matricide, les TOC ou l’aliénation.

Si, avec La géographie du bonheur, elle renoue avec une structure narrative qui multiplie les points de vue et entrecroise les monologues intérieurs – son dada –, elle signe ici, de son propre aveu, son roman le plus « personnel » à ce jour, en introduisant notamment son alter ego, le personnage de Véronique, dite « madame V. », une romancière qui se trouve à Haïti pour une résidence d’écriture qui est loin de se dérouler comme elle l’avait imaginé.

Car oui, Véronique Marcotte a en effet fait une résidence d’écriture dans ce pays des Antilles qui fascine tant. Et c’est sa rencontre avec Haïti et son peuple, et du même coup avec elle-même, en perte de repères, qui a donné notamment naissance à ce nouveau roman.

« J’ai vécu tellement d’émotions fortes là-bas, des émotions avec lesquelles j’ai eu de la difficulté à négocier. À 44 ans, je pensais connaître la peur, la solitude. Mais en arrivant là-bas, j’ai constaté que non. Alors oui, c’est un roman très près de moi. »

En Haïti, tout était exacerbé. J’avais l’impression que tous les pores de ma peau étaient ouverts, 24 heures sur 24.

Véronique Marcotte

Ainsi, plusieurs péripéties qu’elle raconte dans les chapitres où on suit les aventures de madame V. lui sont arrivées, même si elle les a évidemment romancées : les combats de coqs, les voitures immobilisées sur une route entravée par une bétonnière renversée entre Thomassin et Jacmel – qui lui ont causé une peur paralysante – et sa rencontre avec une petite fille qui lui a posé cette question épineuse : « Existe-t-il une géographie du bonheur ? » Comprendre : peut-on être heureux n’importe où dans le monde, ou certains endroits nous condamnent-ils au malheur ?

« C’était pendant la Foire internationale du livre de Port-au-Prince, où je suis allée en 2015, avant ma résidence d’écriture. Cela faisait longtemps que j’avais ce désir, cette attirance me portant à aller à Haïti. Je donnais une conférence avec d’autres auteurs devant une centaine de personnes et une petite fille de 11 ans, Clara, s’est levée pour me poser cette question. J’ai été foudroyée, ma voix s’est éteinte… C’est là que l’idée du roman a germé. »

Destins croisés

Le récit se déroule entre Montréal et Haïti et raconte les destins croisés de plusieurs personnages que rien, au départ, ne rassemble. Grand amour, amitiés fortes, suicide assisté, recherche du bonheur, besoin de liberté et le poids du passé (et des mensonges qu’on porte) sont conviés dans ce roman à la fois foisonnant et introspectif.

« J’aime les romans choraux. J’ai un plaisir fou à faire parler tantôt l’un, tantôt l’autre. Je ne suis pas toujours dans la linéarité d’un “je” ou d’un “il” qui demeure le même… En fait, plus j’en parle, plus je me rends compte que j’ai adoré écrire ce livre-là ! »

À Montréal, Jaco, né d’une mère haïtienne et d’un père québécois et qui n’a jamais vu le pays maternel, est inconsolable après avoir exécuté le souhait ultime de son grand amour, Marine : mourir, en avalant un verre de Château Petrus et de cyanure, avant que sa maladie dégénérative l’avale tout entière.

Honteux, atterré, en deuil, mais aussi en colère, il ne trouvera la paix nulle part, même pas auprès de leur vieille voisine Aurore, qui était très près du couple. En découvrant que Marine lui a caché un énorme secret lors d’un séjour qu’elle avait effectué à Haïti des années plus tôt, il perd la tête. 

Pour tenter de (sur)vivre, il n’aura d’autre choix que de partir en périple initiatique et voir pour la première fois Haïti.

Parallèlement, on suit madame V., qui, bien qu’en résidence d’écriture à Thomassin, n’arrive pas à écrire une ligne, et se liera plutôt d’amitié avec une famille, plus particulièrement avec Clara, une petite fille fascinée par elle. Avec eux, elle décidera de tout abandonner pour déménager à Jacmel, sur le bord de la mer.

Habilement, la romancière réussit à placer les pièces et orchestrer le dénouement de cette histoire qu’on lit, à mesure qu’on tourne les pages, de plus en plus à la manière d’un suspense.

« Le sujet du suicide assisté m’intéressait beaucoup. J’avais envie de parler de parler de cette liberté-là, de décider de mourir, et du courage de partir. J’essayais de faire cohabiter les deux histoires que j’avais en tête. En même temps, mon sujet de prédilection, c’est la double vie. Ce qui se passe derrière les portes closes, ça me fascine », conclut-elle.

PHOTO FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

La géographie du bonheur, de Véronique Marcotte, Véronique Marcotte, Québec Amérique, 256 pages.