Quiconque a lu les formidables essais de Pierre Bayard connaît les potentialités étonnantes de la littérature. Qu’entre autres, elle peut prédire l’avenir, le transformer… et même le plagier ! J’étais heureuse de le croiser dans Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau, qui le cite : « Au titre des préjugés qui nuisent à notre accès à la littérature, on peut ranger cette idée trop répandue que les œuvres puiseraient leur inspiration dans ce qui les précède. Mais pourquoi ne s’inspireraient-elles pas également de ce qui les suit ? »

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ce troisième roman de Sophie Létourneau, après Polaroïds et Chanson française, est un projet emballant. Celui de trouver l’amour, comme dans ces « livres de filles » qu’on méprise. Du moins, que le milieu littéraire masculin méprise. Mais ce n’est pas ce machisme qui empêchera Létourneau de se lancer dans sa quête, et encore moins de l’écrire.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS LA PEUPLADE

Sophie Létourneau

Au contraire des héroïnes languissantes qui attendent le prince charmant, cette narratrice qui est Sophie Létourneau est proactive, disons-le. Très. Inspirée par les prédictions d’une cartomancienne, et par une famille qui la pousse à aller à Paris trouver un « petit Français », c’est elle qui ira chercher l’homme de sa vie, c’est elle qui le fera carrément apparaître par l’intermédiaire de ses propres livres. Elle l’annonce : « Je dirais que je suis partie pour des raisons narratives. »

Chasse à l’homme est un autre de ces romans en fragments – ils pullulent depuis quelques années et collent bien à nos esprits éclatés –, mais son unité tient à ce suspense : y arrivera-t-elle ? Avec une telle ambition ferme de l’écrivaine, et malgré le fait que Sophie Calle (une forte influence) a déjà utilisé l’une de ses idées (la voyante), on se doute bien que oui, et le voyage (entre Montréal, Paris, Tokyo et Québec) est palpitant, chaque petit texte formant une mosaïque de possibles, qui sont parfois de profonds aphorismes. Ici, on dirait presque un manifeste : « Incapable d’imaginer un monde autre, la pensée dépressive est farouchement réaliste. Lucide, c’est-à-dire pessimiste. À vingt-huit ans, je souhaitais une autre vérité : j’avais envie de jouer du réel en le pliant à ma volonté. » Ou encore : « L’autofiction dit : ce qui se passe dans le livre ne restera pas dans le livre. Ce que vous lisez sera bientôt inoculé dans la réalité. » Et aussi : « La littérature est parfois un sort qu’on jette. » Et elle-même s’en émerveille : « Dès que cette histoire s’est mise à commencer, je n’ai pas su faire comme si. Ce que je croyais être de l’ordre de l’imaginaire – un personnage, une prédiction, un roman – est devenu ma réalité. Cela m’arrivait. »

Le livre, peuplé des apparitions de Roland Barthes, Chloé Delaume, Nelly Arcan, Mathieu Arsenault, Alain Farah, Éric Plamondon, Romain Gary (un héros personnel) et de bien d’autres, contient plusieurs réflexions sur les techniques de drague selon le pays où l’on est, des codes avec lesquels elle aime jouer.

Elle estime aussi que « la petite annonce est un genre littéraire peu étudié. Si j’avais à le décrire, je dirais qu’il s’agit d’une histoire qui aspire à se poursuivre. Plus que l’amorce d’une intrigue : un appel à l’univers, une demande narrative, un récit qui rêve à sa fin ». Cette écrivaine a le don de renverser les images figées.

Enfin, l’homme du titre qui est chassé pourrait être entendu comme l’homme au sens large, mais sans le grand H, et puisque c’est elle la chasseresse, Sophie Létourneau ne se gêne pas pour montrer son tableau. Sont exposés les amants, les amis, mais sont aussi épinglés les toxiques et les prédateurs. « Aujourd’hui, j’ai trente-neuf ans, je suis professeure, j’ai publié des livres, je suis en position d’autorité, et je ne sais toujours pas comment ne pas laisser le champ libre – le champ littéraire, le champ universitaire, qui sont les deux champs que je connais – à ceux qui font de nos carrières des champs de mines. » Ce qui rend sa quête encore plus vaste : « Je me suis promis qu’à l’avenir, non seulement je défendrais les filles, mais je leur donnerais des munitions. »

Ce livre drôle, vivant, brillant, délicieusement malicieux, est carrément porté par une volonté de puissance qui tient à quelque chose d’assez merveilleux quand on y pense, et que toutes les femmes devraient faire, en fait : inventer sa propre vie. Après avoir lu Chasse à l’homme, je me demande maintenant si créer les conditions de l’amour tel qu’on le désire, s’arranger pour le faire advenir selon notre propre plan, ne serait pas une plus grande aventure que toutes celles de Don Juan et de Casanova réunies. Sophie Létourneau écrit peut-être d’un futur où la femme n’est pas définie par le regard masculin.

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Chasse à l’homme, de Sophie Létourneau, La Peuplade, 200 pages.