Percée des écrivains québécois en France, #moiaussi littéraire, enjeu de la diversité ; dans le monde des livres, l’année qui s’achève a été riche en émotions. Chantal Guy et Nathalie Collard font part de leurs observations sur 2020, cette année maudite qu’on n’est pas près d’oublier…

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Nathalie Collard Nathalie Collard
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Chantal Guy (C. G.) : L’année littéraire a commencé, pour moi, avec le choc de la lecture du livre de Vanessa Springora, Le consentement. Un coup de tonnerre qui résonne encore puisque nous commençons cet échange le jour de l’acquittement de Gilbert Rozon… L’affaire Matzneff constitue un tournant dans cette vision de l’écrivain qui serait au-dessus des lois au nom de la littérature avec un grand L. Toi, comment a commencé ton année littéraire ?

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Le consentement, de Vanessa Springora, a marqué l’année littéraire.

Nathalie Collard (N. C.) : Le premier livre que j’ai lu en 2020, c’est Théo à jamais, de Louise Dupré. Un gros coup de cœur pour ce roman et son autrice avec qui j’ai bien sûr parlé de littérature des femmes. On a une longueur d’avance sur cette question au Québec. Je m’attendais à ce que les choses bougent plus vite en France. Mais pour reprendre un mot à la mode, il y a beaucoup de « crispation » autour de cette question. Les hommes dominent encore dans le milieu littéraire – dans les jurys, dans les maisons d’édition, etc. Chaque fois que j’interviewe une écrivaine française, je lui pose la question et elles sont unanimes : ça ne change pas assez vite. Partages-tu mon impatience ?

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Carole David

C. G. : Et comment ! Car on a peut-être une longueur d’avance au Québec, notre milieu littéraire a quand même connu un #moiaussi au cours de l’été. J’ai discuté avec plusieurs autrices qui m’ont raconté les pièges qui les attendent dans ce milieu. Ce qui me met en colère, c’est qu’avec ce déficit du passé et une inégalité qui perdure, ce ne sont pas que les femmes qui sont victimes d’abus et d’injustices ; c’est leur littérature aussi. On comprend mieux pourquoi elles sont absentes des canons, des classiques, des prix, des cours. Et des listes de lecture de beaucoup d’hommes. C’est pourquoi le prix Athanase-David remis cette année à Carole David m’a réjouie, ainsi que le Grand Prix du livre de Montréal remis à Martine Delvaux pour son Boys Club.

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Martine Delvaux

Nous revenons sans cesse à la question du pouvoir, finalement. L’affaire Matzneff est révélatrice en ce sens, alors qu’une petite clique a décidé de lui remettre le prix Renaudot de l’essai en 2012. L’entourage de Matzneff a patiné pendant quelques semaines, mais est-ce que ça a changé quoi que ce soit ? En tout cas, cette année, le même prix a été remis à Dominique Fortier pour son superbe Les villes de papier. Je ne veux certainement pas mêler les deux sujets, car Fortier mérite amplement ce prix, elle aurait mérité tous les prix pour ce chef-d’œuvre. D’ailleurs, j’ai été impressionnée par la percée des écrivaines et écrivains d’ici en France en 2020.

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Dominique Fortier a remporté le prix Renaudot de l’essai pour Les villes de papier.

N. C. : Je me réjouis de voir les écrivains québécois remporter autant de succès, j’ai l’impression qu’on se débarrasse tranquillement de nos complexes vis-à-vis de la France. On n’est plus à les remercier à genoux de s’intéresser à nous quand un roman québécois est publié là-bas. J’ai l’impression qu’on aborde ça davantage d’égal à égal. Je pense à Brigitte Pilote qui a publié au Seuil, à Dominique Fortier, bien sûr, ou à Michel Jean qui vient de remporter le prix France-Québec. Je pense que c’est dû en partie aux jeunes éditeurs (par exemple, Adrien Bosc au Seuil) qui sont plus ouverts d’esprit, plus curieux des littératures d’ailleurs. Les prochaines années vont être super intéressantes pour les écrivains québécois et j’ai l’impression que ces succès vont ouvrir des portes à d’autres.

C. G. : Pour avoir couvert la littérature d’ici depuis 20 ans, je te dirais que ce n’est pas juste une impression. C’est une littérature de langue française en Amérique qui est en train de pousser, et elle ne se gêne pas pour utiliser toutes les richesses du territoire, d’où sa force. Et, en effet, tu as raison, il y a une nouvelle génération d’éditeurs en France qui va peut-être transformer le paysage comme c’est arrivé ici. Daphné B., dont j’ai adoré l’inclassable essai poétique Maquillée, a été repérée par Chloé Deschamps chez Grasset, qui s’est occupée de Dominique Fortier.

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Daphné B.

J’ai connu un temps où j’entendais tout le temps : « Oh moi, je n’aime pas la littérature québécoise. » Aujourd’hui, nous avons les recueils de Joséphine Bacon écrits en innu et en français, publiés par Mémoire d’encrier, une maison d’édition fondée par Rodney Saint-Éloi, qui est d’origine haïtienne !

N. C. : Tu parlais de la liste de lecture des hommes tantôt. Un invité-surprise s’est imposé dans l’actualité littéraire cette année et non le moindre : François Legault. Moi, au-delà de ses choix de livres, ça m’enchante de savoir que mon premier ministre prend du temps pour lire, mais on dirait que ça surprend ou choque des gens. Toi, tu en penses quoi ?

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO FACEBOOK

Le premier ministre François Legault présentant l’un de ses choix littéraires

C. G. : Que François Legault fasse la promotion de la littérature québécoise dans ses listes de lecture, peu importe qu’on aime ses choix ou pas, c’est dans l’air. Ça rejoint vraiment les gens. Et c’est politique, qu’on le veuille ou non. J’ai écrit une chronique là-dessus, avant que l’ALQ retire de son site la liste de Legault parce qu’elle contenait le livre de Mathieu Bock-Côté. Une grosse gaffe qui a viré en psychodrame national – la preuve que les lectures du PM ont une portée politique. Mais moi, je VEUX savoir ce que lit notre premier ministre ! TOUS les premiers ministres ! François Legault a mis le doigt dans un engrenage, parce que, comme je te l’ai dit après cet épisode fascinant, « couvrir la littérature n’est jamais plate ».

> (Re)lisez la chronique « Legault lit »

N. C. : Tellement ! Quelle année ! Pensons seulement à l’enjeu de la diversité. Tu soulignais qu’aujourd’hui, on peut lire des auteurs d’origine haïtienne ou innue et je trouve ça génial cette ouverture à l’autre, mais j’espère qu’on va s’ouvrir encore davantage et qu’on va voir une diversité dans les directions des maisons d’édition aussi, ainsi que chez ceux et celles qui enseignent la littérature. Je sens tellement de bouillonnement du côté des plus jeunes qui ont une approche différente, plus éclatée. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec le mouvement féministe que des enjeux d’intersectionnalité et de diversité ont forcé à changer et à évoluer.

J’aimerais aussi voir plus de diversité socio-économique chez nos auteurs, une diversité qui se refléterait dans leurs textes. Je suis en retard dans mes lectures québécoises, car je couvre surtout la littérature étrangère, mais je l’ai récemment observé dans les romans de Kevin Lambert, qui aborde la lutte des classes dans Querelle de Roberval. Cela dit, j’aimerais voir plus de romans engagés qui aborderaient des questions d’actualité. Plusieurs romans français l’ont fait cette année, comme La Petite dernière, de Fatima Daas, sur la question de l’islam et de l’homosexualité, ou Radical, de Tom Connan, qui met en scène les gilets jaunes. Remarque, on va peut-être voir apparaître davantage de romans engagés avec la récession que la dette post-COVID-19 risque de provoquer. Parlant de crise, je crains pour l’avenir. Le premier ministre vient d’annoncer un autre confinement total et, à mon grand désespoir, les librairies ne font pas partie des commerces essentiels. Les libraires se sont réinventés en titi depuis neuf mois, je les admire. Pour moi, ils sont plus essentiels que jamais.

C. G. : La création d’une nouvelle maison d’édition « féministe intersectionnelle et queer », Diverses Syllabes, par Madioula Kébé-Kamara et la librairie Racines annonce cet avenir que tu souhaites et montre surtout que ça manquait vraiment. Quant à la question des classes sociales dans la littérature québécoise, c’est déjà là, j’avais même l’impression que la France était en retard par rapport à nous là-dessus. La mode des « romans du Plateau » est finie, certains pensent même que ça a créé la vague du « néo-terroir » en réaction. Pensons à la poésie de Maude Veilleux, Le jeu de la musique, de Stéfanie Clermont, à Querelle de Roberval, de Kevin Lambert, à Ouvrir son cœur, d’Alexie Morin, à L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga, de Simon Leduc, à Ayavi Lake et Le marabout ou au dernier roman de Pierre Samson, Le mammouth. Je pense que ça va s’amplifier.

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Madioula Kébé-Kamara

Les libraires ont fait partie de mes héros en 2020. J’ai acheté des livres par le site Les Libraires, on venait parfois me les porter à vélo. De cette crise sanitaire, qui a fauché de larges pans de l’industrie culturelle, le livre a tiré son épingle du jeu, en dépit de l’annulation des salons. Un article du Devoir soulignait que les ventes de livres d’ici ont augmenté de 11 % pendant la pandémie. Enfin, je pense que cette crise a ouvert les yeux de tout le monde sur l’importance des commerces de proximité – dont les librairies de quartier – pour la vie en société. La COVID-19 nous a peut-être fait prendre conscience que nous ne voulons pas vivre dans un monde totalement dématérialisé et virtuel.

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La librairie indépendante Le Fureteur, à Saint-Lambert