L’ex-premier ministre Philippe Couillard était, paraît-il, un grand lecteur, une qualité dont il n’a pas trop fait la promotion, probablement parce qu’elle aurait contribué à son image élitiste de médecin riche, et que ça n’aurait pas fait un pli chez ses détracteurs. Mais quand François Legault y va de ses suggestions littéraires sur Twitter, cela suscite une sorte d’émoi, alors que Barack Obama a lancé la tendance bien avant avec ses listes de lectures.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

François Legault lit des livres. C’est reçu comme un évènement et c’en est peut-être un. Comme si un père très « straight », mais bon dans le fond, révélait une forme de sensibilité à la littérature – parce qu’il a vraiment un ton de papa, quand même. Dans une société plutôt anti-intellectuelle marquée par l’image du père mutique, il est certain que ça fait son effet.

En mars, au tout début, quand nous étions scotchés aux points de presse, avec un peu d’humour, j’avais désigné François Legault comme le « nouveau maître du loft » en référence à la téléréalité. Mais il se présente comme lecteur aussi, ce qui déstabilise certains auteurs qu’il met en lumière et qui sont parfois de ses critiques les plus acerbes.

PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO FACEBOOK

François Legault a présenté ses prescriptions littéraires mercredi dernier.

Au début de la pandémie, l’Association des libraires du Québec (ALQ) a lancé sur Facebook l’initiative #lireenchœur, où des écrivains, des artistes et des personnalités y vont de leurs prescriptions littéraires – pas plus que 10 – cinq jours par semaine en webdiffusion en direct, et compte tenu de la durée de la crise, tout le monde est en train d’y passer – même moi, j’ai accepté. Mais cette semaine, la star était François Legault, qui participait mercredi, et je n’allais pas rater ça.

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Les lectures du premier ministre disent quelque chose de politique, que ce soit voulu ou non, mais le premier message que je retiens est que lire est un geste qui devrait nous extraire de nous-mêmes et, là-dessus, je ne serai jamais cynique. Il est bon de savoir que le premier ministre se donne un peu de temps pour sortir de l’actualité brûlante, et pas seulement pour lire des biographies d’hommes politiques. Il n’a pas arrêté de dire que lire était un bonheur. Disons qu’on est loin du temps où Yann Martel se demandait « Mais que lit Stephen Harper ? » et qu’il envoyait un livre par semaine à son bureau. Notre premier ministre va bouquiner à la librairie et ne s’en cache surtout pas. C’est un « statement », comme on dit.

En 30 minutes top chrono sur le site de l’ALQ, le premier ministre a balancé rapidement ses titres, en soulignant qu’il lit de 30 à 60 minutes par jour. Ce qui est déjà beaucoup plus que la moyenne des ours, encore plus admirable quand on a un agenda de premier ministre en pleine crise d’une ampleur historique.

Pendant ce temps-là, dans les commentaires, on pouvait lire des gens en pâmoison devant un premier ministre qui lit, des antimasques fâchés qui le pourchassent sans relâche sur toutes ses plateformes, du monde inquiet qu’il tousse souvent dans son coude, des écrivains reconnaissants ou exaspérés par ses choix, et des lecteurs de la vie de tous les jours, juste contents de partager leurs lectures (mes préférés).

Neuf de ses dix titres étaient des livres québécois, il y tenait, et c’est de toute façon la règle de l’exercice. Il avait aussi accepté de participer l’été dernier à l’initiative « Le 12 août, j’achète un livre québécois ». Le livre, contrairement au théâtre, musée et spectacle, est un objet culturel au sens physique, qui peut entrer plus facilement dans le Panier bleu tout en respectant les règles de distanciation physique, et ça entre, je crois, dans l’esprit pratique de Legault qui n’a pas rallié le monde culturel avec les mesures sanitaires, comme une façon de dire qu’il ne se fout pas totalement de la culture.

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François Legault a notamment parlé des œuvres de David Goudreault.

Il a parlé de Traverser la nuit, de Marie Laberge, dont il a lu tous les livres, des Filles de Caleb, d’Arlette Cousture, et de la très populaire adaptation télévisuelle qui a été selon lui « une façon de construire des valeurs québécoises », de David Goudreault qu’il trouve « décapant », du livre pour enfants de Sophie Faucher et Cara Carmina, Frida la reine des couleurs, qui raconte l’histoire d’un garçon qui ne voit pas les couleurs que la peintre Frida Kahlo lui fera découvrir, de L’énigme du retour, de Dany Laferrière, son roman le plus abouti selon lui, de Kukum, de Michel Jean, qui vient de remporter le prix France-Québec et qui fait mieux comprendre, à son avis, « la perspective des nations autochtones », mais qu’il trouve dur vers la fin.

Le livre qui l’a rendu le plus volubile est l’essai L’empire du politiquement correct, de Mathieu Bock-Côté. C’est là que le politicien plus que le lecteur a parlé, en appelant l’auteur par son prénom. « Je ne suis pas toujours d’accord avec Mathieu, mais c’est un grand intellectuel qui écrit dans les grandes revues françaises, on est chanceux d’avoir un intellectuel de ce calibre-là », a-t-il dit, estimant qu’il est l’incarnation d’un débat qu’on vit au Québec et ailleurs, entre « ceux qui sont pour la diversité et l’égalité des cultures, et les nationalistes québécois qui se donnent le droit de défendre nos valeurs comme la laïcité. Pendant longtemps au Québec, on a eu les souverainistes et les fédéralistes, et là, on a vraiment ceux qui sont pour la diversité et le multiculturalisme et ceux qui défendent le nationalisme en disant que les francophones québécois sont une minorité en Amérique du Nord, qui doivent faire des efforts pour défendre leurs valeurs ».

L’inclusion dans sa liste de Mathieu Bock-Côté en a évidemment irrité plus d’un, qui ont vu là-dedans son jupon politique dépasser un peu trop. Moi, c’est la vision minimaliste du premier ministre des « intellectuels de gauche » qui m’a fait un peu rigoler. Ça donnait envie de lui suggérer un livre d’Alain Deneault. Je l’ai trouvé plein de candeur quand il a parlé de Denise Bombardier, dont il admire la maîtrise de la langue française, apprise dans ses cours de diction chez Madame Audet : « Je viens d’un milieu populaire, je n’ai pas eu de Madame Audet dans ma vie. »

François Legault n’est pas un critique littéraire, on ne va pas lui reprocher de ne pas avoir l’éloquence d’un esthète. Il donne plutôt l’exemple que la lecture est à la portée de tous.

Le poète David Goudreault, avec qui j’ai discuté cette semaine, a noté que le premier ministre aurait pu dresser une liste « politiquement correcte », justement. En choisissant des titres pour tenter de plaire à tout le monde. Il y est plutôt allé de ses goûts, qui sont révélateurs.

À la fin, il a offert en rafale des suggestions hors Québec, où on a senti un sincère penchant pour la littérature française. Il a parlé de Romain Gary avec passion. « Avec n’importe lequel de ses livres, vous ne vous trompez pas » – et je suis plutôt d’accord. Il suggérait aussi Jean d’Ormesson, Michel Houellebecq ou Le lambeau, de Philippe Lançon. Nul doute qu’il y avait là-dessous non seulement une affection pour des lectures marquantes, mais aussi cette réaffirmation du lien France-Québec quand il a pris position pour la liberté d’expression après l’assassinat du professeur Samuel Paty, que Macron lui a bien rendu en le contactant avant Justin Trudeau, une intéressante histoire de gifle diplomatique qu’on pourra analyser longtemps.

Legault lit donc, et c’est très bien. C’est ce qui permet de le lire un peu nous aussi.