Beaucoup d’entre nous ont découvert l’existence de Bernardine Evaristo en 2019, le jour où elle a remporté le prix Man Booker, ex æquo avec la Canadienne Margaret Atwood. Et nombreux sont ceux et celles qui se sont demandé qui était cette écrivaine qui avait un peu « gâché » la journée de « notre » Margaret, récompensée pour son roman The Testaments, la suite de The Handmaid’s Tale.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

D’autres estimaient plutôt que c’est Atwood qui venait porter ombrage à Evaristo, première femme noire à remporter le Man Booker. La vérité, c’est qu’on était face à deux grandes écrivaines dont l’une était moins connue que l’autre. Le prix Man Booker est venu rectifier cette injustice puisqu’il a permis de faire connaître le roman d’Evaristo partout en Occident.

Le poids des attentes

Actrice, dramaturge, poète, romancière, Bernardine Evaristo est également une féministe engagée. Elle a cofondé le Théâtre des Femmes noires en 1982. Elle a également créé le Prix international de poésie africaine à l’Université Brunel, où elle enseigne. Fille, femme, autre – qui figurait sur la liste des meilleures lectures de Barack Obama l’an dernier – est son huitième livre.

C’est l’histoire de 12 femmes racontée en 12 chapitres. Ces femmes se connaissent de près ou de loin. Ce sont des amies, des filles, des mères, des sœurs. Elles ont en commun d’être des femmes racisées, filles de couples noirs ou mixtes, nées au Royaume-Uni ou immigrées. Elles portent sur leurs épaules le poids des attentes : les leurs ou celles de leurs parents qui espèrent les voir réaliser leur rêve d’intégration et de réussite.

Elles ont rencontré des obstacles, ont été sous-estimées, ignorées, intimidées, blessées, violées. Elles sont loin d’être parfaites, et l’auteure n’en fait ni des saintes ni des héroïnes.

Ce sont des femmes qui parlent parfois trop fort, contrôlantes ou effacées, fuyantes ou envahissantes. Dans un style qu’elle qualifie elle-même de « fiction-fusion », c’est-à-dire une fiction écrite parfois sous forme de prose, avec quelques accents théâtraux, Bernardine Evaristo nous offre donc 12 portraits de femmes magnifiques, complexes et ô combien attachantes. Douze univers parfois durs, parfois déchirants, souvent révoltants, décrits avec intelligence et, à l’occasion, une pointe d’ironie.

Conflit de loyauté

Bernardine Evaristo est la fille d’un père originaire du Niger et d’une mère britannique. Elle s’est projetée dans le personnage d’Amma, à qui est consacré le premier chapitre, celui qui donne le ton au reste du livre. Une grande gueule qui a galéré toute sa vie et qui a enfin une chance de monter une de ses pièces dans un théâtre reconnu. Déchirée entre la joie que lui procure cette reconnaissance et le discours de ses amis marginaux qui critiquent son embourgeoisement, Amma fait face à un conflit de loyauté : comment s’intégrer sans renier ce qui nous anime profondément. Ce conflit teinte le récit de toutes ces femmes déchirées entre leur héritage et leur désir de se tailler une place dans une société blanche et patriarcale.

Si vous aimez les romans de Zadie Smith, vous allez adorer celui de Bernardine Evaristo. Au-delà du propos et de sa résonance avec l’actualité, c’est un roman magnifiquement bien écrit qui parle de réconciliation avec intelligence et beaucoup de nuances.

★★★★

Fille, femme, autre, de Bernardine Evaristo, traduit de l’anglais (Royaume-Unie) par Françoise Adelstain, Globe, 470 pages