Julia Kerninon a un don. Celui d’aller creuser au plus profond d’un personnage tout en racontant sa vie, toutes ses vies, en 200 pages à peine.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Après l’excellent Ma dévotion, l’autrice française propose ainsi dans Liv Maria un autre saisissant portrait de femme, qu’on lit pratiquement d’une traite, porté par le souffle d’une narration fluide, l’écriture précise à l’émotion contenue et la complexité d’une héroïne imparfaite et plus grande que nature.

Enfant unique née d’un père norvégien et d’une mère française, Liv Maria grandit tout en intériorité dans une île, entourée de parents aimants et d’oncles taiseux. Un évènement dramatique qui survient l’année de ses 17 ans poussera sa mère à l’envoyer étudier à Berlin, à l’été 1987. C’est à ce moment qu’elle fera une rencontre qui changera le cours de sa vie — disons plutôt qui aura une influence sur le reste de sa vie.

Il y a assez de punchs et de revirements qui viennent ponctuer Liv Maria pour prendre la peine de les taire ici. Même si là ne réside pas tout son intérêt, ils donnent du piquant à ce livre qui suit le parcours sinueux d’une femme à la fois en contrôle de son destin et victime des hasards de la vie. Le tout raconté d’une manière extrêmement concentrée et sans aucun temps mort. Julia Kerninon sait chaque fois comment se rendre à l’essentiel, raconter un pan de vie de plusieurs années en quelques pages, décrivant un lieu, une impression, un moment qui résume tout.

Que ce soit dans la description des premiers émois du plaisir sexuel ou des objets qui peuplent la vie quotidienne d’une jeune mère, il y a dans Liv Maria un souci du mot juste, une manière de mettre le doigt dessus très exactement, jamais tape-à-l’œil et pourtant puissante et évocatrice. C’est que tout est vu à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, comme si la protagoniste s’observait elle-même, rendant encore plus prégnante cette dichotomie entre le monde secret des pensées et des souvenirs et ce que voient et perçoivent les autres, qui trompe même les personnes dont on est le plus proche.

« La nuit, quand Flynn lui faisait l’amour dans le silence du sommeil de leurs enfants, elle ne parvenait pas à se dégager de cette vision de son propre corps comme un territoire déchiré entre plusieurs nations, avec la cicatrice de son opération, les traces de feutres des petits sur ses doigts, les marques de brûlures de la cuisine. Et dans tout ça moi. »

Cette accumulation de vies en une seule, ces couches qui recouvrent le noyau dur de ce qu’est une personne, c’est ce que montre en filigrane ce livre passionnant et brillant qui est tout sauf mièvre, qui ose un personnage de femme aussi séduisant qu’abrupt et qui ne fait pas de concession au happy ending. Tellement réussi qu’on en redemande.

★★★★

Liv Maria, Julia Kerninon, Annika Parance Éditeur, 206 pages.