Et si l’homme était trop raisonnable et ne se fiait pas assez à son cœur et à son instinct ? Tel est l’argument de l’écrivain, professeur et médecin Jean Désy dans L’irrationalité nécessaire, qui, sans remettre en question l’importance de la raison et des sciences dans nos vies, estime qu’un peu plus de poésie et de sentiment aiderait l’humanité aux prises avec ses enjeux majeurs actuels, comme la pandémie et le défi climatique.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Jean Désy s’est un jour rendu compte que la réflexion de son mémoire de maîtrise sur l’irrationalité, élaboré dans sa jeunesse sous la direction du philosophe Thomas De Koninck, avait une portée actuelle. Il en a donc tiré un essai. L’ouvrage donne bien de la matière aux passionnés de philo – Jean Désy est un « disciple » de Jung –, mais ce plaidoyer pour un monde meilleur est, en même temps, accessible au plus grand nombre. Son contenu est passionnant du début à la fin. La cogitation rationnelle de Jean Désy sur l’irrationalité nous entraîne au cœur de la psychologie humaine, avec nos actes conscients et inconscients...

Vous êtes scientifique et écrivain. Vous avez un côté cartésien et un côté irrationnel. Avoir ces deux attributs en équilibre, c’est l’idéal, non ?

C’est fondamental ! Je suis un intuitif extraverti, et donc irrationnel, selon Jung. En même temps, j’ai été formé sur un mode rationaliste en sciences. Mais ma fonction psychique dominante, c’est la fonction irrationnelle. Tous les humains ont ces deux fonctions. Certains sont plus rationalistes qu’irrationnels. Et vice versa. L’idéal est de jongler avec les deux fonctions. La société dans laquelle on vit est dominée par la rationalité. Pour caricaturer, poser un piège pour capturer un lièvre est rationnel. Apprécier sa beauté est irrationnel. Il faut cesser de considérer l’irrationalité comme une pathologie qu’il faut dominer. Souvent, il faut aimer plus que comprendre pour régler des choses.

Régler des choses nous amène sur le terrain des changements climatiques…

L’approche cartésienne de la question environnementale ne peut seule résoudre le problème. C’est l’opinion de scientifiques comme Hubert Reeves. Il faut aussi aimer la nature. Si on aime assez les sittelles, les hirondelles et les quiscales pour avoir envie de les protéger, c’est qu’on accepte de faire des sacrifices dingues pour favoriser leur survie. Des milliards d’oiseaux ont disparu en Amérique à cause notamment des pesticides. Pour accepter de ne plus mettre de pesticides dans l’environnement, ça prend plus que des lois rationnelles, ça prend du courage lié à l’amour donc à l’irrationalité.

Les artistes ont aussi un rôle à jouer…

Les artistes appréhendent le monde d’abord selon un mode plus irrationnel. Un mode plus amoureux. Connaissez-vous une comédienne de 28 ans qui veut monter sur les planches uniquement parce qu’elle veut être célèbre et gagner 200 000 $ par année ? Non ! Les artistes font de l’art par amour et par passion.

Même chose pour la médecine que vous pratiquez depuis 42 ans en vous servant beaucoup de votre côté irrationnel.

Ce réflexe rationalisant qui fait créer des structures comme les CIUSS ou autres, cette structurite maladive, ça ne soigne personne. Soigner quelqu’un, c’est d’abord le recevoir. Il n’y a qu’à penser à ce qu’on a vécu avec la COVID-19 et les CHSLD au printemps. Les difficultés étaient liées à une hyperrationalisation. Face à un défi majeur et subit, les rationalistes sont pris de court. Une infirmière qui a l’habitude de l’inattendu dans une urgence a plus de moyens pour réagir correctement.

Quand vous écrivez que « certains traitements finissent par rendre les patients plus fragiles, plus dépendants, sinon encore plus malades », vous critiquez la mainmise de la rationalité.

L’espérance de vie a beaucoup augmenté dans les pays riches, un résultat largement lié à des mesures sociales. Si on vit plus vieux avec un tas de maladies à cause des médicaments... ce n’est pas mieux. Et il faut s’occuper de santé mentale. Avec la pandémie, la santé mentale de la population est fragilisée. La joie de vivre, ce n’est pas seulement manger son pain chez soi, protégé de la neige. Il y a des limites à régler un problème sanitaire de façon uniquement rationnelle, car la santé peut devenir une anti-santé.

La pandémie est-elle traitée de façon trop rationnelle ?

Je suis médecin. Je ne peux nier que des mesures rationnelles ont été prises, à raison, pour tenter de régler le problème. Mais c’est inacceptable qu’on ait fermé les librairies, les bibliothèques et les salles de spectacles. L’art est inspirant pour l’âme. Ce n’est pas vrai qu’on va être en santé avec une sorte de « webinisation » victorieuse, tout seul chez soi.

L’irrationalité nécessaire va-t-elle un jour prendre sa place ?

Ce qui se passe actuellement est la preuve qu’on n’y croit pas. Fermer toute forme d’expression artistique pendant le confinement est symptomatique. Pourtant, les sociétés ont toujours été conscientes de la valeur de l’art dans la vie. Le rapport à l’art est une des façons de comprendre l’importance du sacrifice. L’art n’est pas un divertissement, mais une notion fondamentale pour survivre, aussi essentielle que manger. Une société rationaliste au point de ne plus croire à la valeur des arbres, des oiseaux ou des nuages, et ne croyant qu’à la valeur des machines, du web ou des fusées spatiales, est une société très malade. Si on n’aime pas le monde dans lequel on se trouve, je comprendrais mal que ce monde nous aime à son tour...

L’irrationalité nécessaire – De Platon à Einstein : les poètes, de Jean Désy, édition Essai XYZ, 206 pages

IMAGE FOURNIE PAR ESSAI XYZ

L’irrationalité nécessaire – De Platon à Einstein : les poètes, de Jean Désy