Sa biographie s’intitule La passionaria, mais elle aurait très bien pu s’intituler La tornade, La battante ou La rassembleuse. En lisant ce portrait flatteur que la journaliste Judith Lussier brosse de Liza Frulla, on prend la pleine mesure des nombreuses portes que l’ancienne ministre a défoncées tout au long de sa carrière. Et de la persévérance dont elle a fait preuve pour se tailler une place dans un monde d’hommes.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

C’est Judith Lussier qui a approché Liza Frulla pour écrire sa biographie. Elle n’était pas la première, d’autres avaient tenté leur chance avant elle. La principale intéressée avait toujours décliné. « Moi, je suis une fille qui est dans le futur, lance-t-elle, pas dans le passé. »

Mais l’argument de vente de la journaliste de 36 ans — en gros, que les filles de sa génération ne connaissaient pas le riche parcours de l’ex-politicienne — a convaincu la directrice de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) de lui « prêter sa vie ». « Si ça peut aider les gens à ne pas lâcher et à se relever après des coups, dit-elle, pourquoi pas. »

La fille dans un monde de gars

Le plan était décidé : Judith Lussier allait suivre « son sujet » dans ses moindres déplacements. Et ils allaient être nombreux : en plus de diriger l’ITHQ, de présider le C.A. de l’organisme Culture Montréal et celui de l’Ordre du Québec, Liza Frulla avait accepté de coprésider avec son amie Louise Beaudoin la commission sur la révision des lois sur le statut de l’artiste. Ce qui impliquait plusieurs voyages à Québec. Mais la pandémie est arrivée et les entrevues ont finalement eu lieu au téléphone.

Judith Lussier s’est surtout intéressée à la vie professionnelle de Liza Frulla : ses débuts dans le monde sportif, son passage dans une grande brasserie, puis à la radio. Des milieux qui, à l’époque, étaient presque entièrement masculins. « Liza, c’est la reine du boys club », affirme-t-elle.

L’autrice s’étend longuement sur la carrière politique de Liza Frulla, qui a toujours été considérée comme une excellente ministre, à Québec comme à Ottawa.

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Judith Lussier, autrice de la biographie La passionaria

Elle faisait de la politique efficace. Elle se battait pour gagner, mais elle aimait rallier les gens autour de sa cause. Quand elle était ministre de la Culture, elle disait souvent aux artistes : « Aidez-moi à vous aider. »

Judith Lussier, autrice de la biographie La passionaria

Dans son livre, l’autrice montre très bien que lorsqu’un dossier lui tenait à cœur — la création du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), par exemple —, Liza Frulla ne lâchait pas le morceau, quitte à heurter la sensibilité de quelques collègues. Personne, semble-t-il, ne lui en a tenu rigueur et elle a quitté l’Assemblée nationale en bons termes avec tout le monde, dans son parti comme dans l’opposition.

Certains trouveront que Judith Lussier passe vite sur la vie privée de son sujet. Outre quelques passages sur sa famille et ses racines italiennes, il y a une allusion à un « flirt » avec Réjean Tremblay — qui s’est inspiré d’elle pour créer le personnage de Linda Hébert dans la série Lance et compte. Son conjoint et son fils n’ont pas été interviewés.

Y avait-il des zones taboues, des sujets que Liza Frulla ne voulait pas aborder ? « C’est sûr que je n’ai jamais beaucoup parlé de ma vie personnelle, répond-elle. J’ai parlé de Réjean, mais sinon… De toute manière, Judith ne voulait pas aller dans cette direction-là. »

Les « mononcles »

Avec sa lunette féministe, Judith Lussier ne pouvait pas ne pas insister sur le traitement que la presse parlementaire a réservé à la politicienne : la journaliste cite des articles dans lesquels on la surnomme « la diva », « la croqueuse de diamants »… On commente ses vêtements, son caractère bouillant… Des commentaires qui passeraient moins bien aujourd’hui.

Les femmes de cette génération ne le vivaient pas nécessairement comme une injustice. Ça faisait partie de la game.

Judith Lussier, autrice de la biographie La passionaria

La principale intéressée, elle, s’en amuse. « L’autre jour, j’ai dit à un chroniqueur politique : “Tu sais, dans les yeux d’une jeune femme dans le trentaine, vous passez pas mal pour des mononcles…” », raconte-t-elle en riant.

Comme la plupart des gens qui croisent le chemin de Liza Frulla, on sent que Judith Lussier a été complètement séduite par son sujet. Elle ne s’en cache pas, elle l’a trouvée très attachante. « Un chroniqueur de la colline Parlementaire aurait sans doute écrit un autre livre, dit-elle. Moi, je suis arrivée avec ma naïveté et j’ai fait ressortir des angles différents. »

Malgré l’avalanche de commentaires positifs recueillis dans La passionaria – c’est surtout la garde rapprochée de Liza Frulla qui témoigne dans le livre —, l’autrice ne pouvait pas passer sous silence la fin abrupte de la carrière politique de l’ancienne ministre, avec comme toile de fond le scandale des commandites et la commission Gomery.

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Liza Frulla

Ma défaite aux élections de 2006, c’est un échec personnel qui a été difficile à vivre.

Liza Frulla

Il est aussi question des déboires de son conjoint, André Morrow, qui avait été nommé lors de la commission Charbonneau. Son nom n’apparaît pas dans le rapport final, mais cet épisode a particulièrement heurté Liza Frulla qui l’a défendu sur les ondes de RDI, ce qui a provoqué son départ de l’émission Le club des ex.

Mais l’épisode le plus douloureux de son parcours, c’est son premier passage à la télé, assure-t-elle. « Lorsque j’ai quitté l’Assemblée nationale pour animer une émission quotidienne à Radio-Canada, les chroniqueurs politiques disaient que je m’en allais faire des choses superficielles, se souvient-elle. Les six premiers mois ont été particulièrement difficiles, je n’arrêtais pas de penser à ça en faisant mon émission. C’est la seule fois où quelque chose m’a atteint psychologiquement. »

En fin de compte, ce qu’on retient du riche parcours de Liza Frulla, c’est sa détermination et son enthousiasme, deux qualités qui la définissent encore aujourd’hui. « Quand tu écris un livre, il te faut trois bonnes cartes dans ton jeu, observe Judith Lussier. Avec Liza, j’avais une main pleine. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Liza Frulla – La passionaria, de Judith Lussier

Liza Frulla – La passionaria. Judith Lussier. Flammarion. 304 pages.