Si vous comptiez sur le prochain roman de Marc Levy pour vous évader de l’ambiance toxique des derniers mois, passez votre chemin. C’est arrivé la nuit est un roman d’espionnage fortement influencé par l’actualité récente, la montée des mouvements d’extrême droite et l’affaire Cambridge Analytica. Une plongée dans le monde des hackers que le prolifique auteur imagine comme les Robin des bois des temps modernes. Entrevue avec celui qui publie son 21e roman en 20 ans.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

On le sait, Marc Levy habite New York depuis 13 ans déjà. Avant de parler de son roman, on lui a donc demandé comment il avait vécu la première vague de la pandémie, particulièrement meurtrière à Manhattan.

« C’est dingue ce que nous vivons, lance-t-il au téléphone. New York a été très touché, c’était surréaliste, je ne pensais pas voir passer des camions frigorifiés de la morgue sous ma fenêtre, mais c’est ce qui s’est passé. Il y a eu beaucoup de morts dans mon quartier, West Village… L’ambiance était mortifère. »

Marc Levy n’en revient pas que le nombre élevé de morts aux États-Unis n’ait pas eu davantage d’influence sur la vie politique. « Les forces obscures ont réussi à politiser une pandémie, c’est hallucinant ! », lance-t-il, un peu découragé.

Son plus récent roman, qui arrive sur les tablettes le 29 septembre, est tout à fait dans l’air du temps. Disons qu’on est loin, très loin de Ghost in Love, son livre précédent. « Mon roman est né d’une anticipation préalable à la COVID-19, de la dérive autoritaire du pays dans lequel je vis », reconnaît Levy.

L’Amérique me fait peur

Un petit groupe de pirates informatiques qui tentent de venger les victimes de superpuissances pharmaceutiques et d’empêcher des coups d’État, des conseillers qui manigancent le renversement des gouvernements en place, des missions secrètes dangereuses, des gardes du corps terrifiants, des messages codés… Le nouvel opus de Marc Levy est un roman d’espionnage qui nous fait voyager (ça fait du bien !) d’Oslo à Rome en passant par Madrid et Paris. Mais c’est surtout un roman sombre qui nous plonge dans les coulisses du pouvoir, là où des escouades spéciales n’hésitent pas à manipuler psychologiquement les foules pour arriver à leurs fins.

Dans une lutte qui oppose le bien et le mal, les hackers, ces petits génies de l’informatique qui peuvent venir à bout de n’importe quel système de surveillance sophistiqué, utilisent des méthodes pas toujours éthiques pour « faire le bien », tels des Robins des bois 2.0. Ils ont tous des raisons personnelles de faire ce qu’ils font. Et ils ne sont pas à l’abri de l’amour… Mais ce sont la manipulation des opinions et la liberté de penser qui sont d’abord et avant tout les thèmes au cœur de cette intrigue.

C’est un roman que je portais depuis longtemps, depuis l’élection de Trump et même avant. Je voyais la déconnexion de deux mondes qui cohabitent, Main Street et Wall Street, et des oligarchies qui déconstruisent les États et s’emparent de leurs richesses. On l’a vu en Russie, où ce sont les oligarques qui tiennent les rênes du pays.

Marc Levy

Marc Levy, qui a connu la Silicon Valley des années 1980 avant de se consacrer à l’écriture, estime que la révolution numérique que nous vivons actuellement est bien plus violente que la révolution industrielle.

« On a eu un choc après la chute du mur de Berlin, quand on a découvert que la Stasi avait automatisé la lecture du courrier de la population, rappelle-t-il. Aujourd’hui, on accepte que les géants du web nous espionnent. Quand on voit des scandales comme celui de Cambridge Analytica et que les gens restent impunis, on se dit que les gouvernements ne sont plus les garde-fous de la démocratie. La population non plus… »

Sur le terrain avant d’écrire

C’est arrivé la nuit s’appuie sur deux ans de recherches. « J’ai essayé le mieux possible de rendre ça digeste », dit celui qui a déjà eu sa propre entreprise en informatique. Pour documenter son roman, il a noué des liens avec des pirates informatiques. « Tout repose sur un contrat de confiance, souligne Marc Levy quand on lui demande comment il a pu les convaincre de lui confier leurs secrets. Ce qui était important pour moi, c’était de respecter les motivations des gens, leur état d’esprit. C’était la même chose quand j’ai écrit Les enfants de la liberté, mon roman sur la résistance. Je voulais être fidèle à ce qui motivait les protagonistes. L’idée n’était pas de faire des hackers des superhéros, mais de rappeler les risques qu’ils courent et de coller à leur vérité. C’est ma façon de travailler. »

Selon Marc Levy, tout le monde devrait se familiariser avec le langage informatique. « Aujourd’hui, ne pas apprendre à coder, c’est comme refuser d’apprendre à lire ou à écrire à une autre époque, observe-t-il. C’est aussi une façon de reprendre un certain contrôle sur sa destinée dans un univers où nous sommes très dépendants des réseaux sociaux. Ça m’a frappé quand Mark Zuckerberg s’est présenté devant le Sénat américain. Les sénateurs ne comprenaient rien à ce qu’il disait ! »

Outre les pirates, les journalistes ont également inspiré Marc Levy pour l’écriture de son roman. En particulier Carole Cadwalladr, du Guardian, qui a dévoilé le scandale de Cambridge Analytica — soit le détournement des données personnelles de plus de 85 millions d’utilisateurs de Facebook à des fins politiques.

À quelques semaines de l’élection présidentielle américaine, Marc Levy ne cache pas son inquiétude. « L’Amérique est à deux doigts de devenir une seconde Russie ou une seconde Chine, lance-t-il, pessimiste. Le président menace d’arrêter ceux qui s’opposeront à sa réélection. »

Quand on lui demande si l’idée l’a effleuré de retourner en France, la réponse ne se fait pas attendre. « Il faut rester et résister, affirme-t-il. C’est à la fois passionnant et terrifiant à vivre. Mais il faut appartenir à la chaîne humaine qui se bat pour la démocratie. »

IMAGE FOURNIE PAR ROBERT LAFFONT

C’est arrivé la nuit, de Marc Levy, chez Robert Laffont

C’est arrivé la nuit
Marc Levy
Dessins (très chouettes) de Pauline Lévêque
Robert Laffont
416 pages
En librairie le 29 septembre