Quoi que certains de ses proches aient pu penser, Denis Rodier n’est pas fou.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Le dessinateur québécois savait dans quelle galère il montait lorsqu’il a accepté d’illustrer La bombe, un des albums les plus attendus de la saison en bandes dessinées.

Vraie, la charge de travail était colossale – près de 450 planches à dessiner en quatre ans à peine – et le sujet était tout sauf léger, puisqu’on parle ici des évènements qui ont mené à la fabrication puis à l’utilisation, en 1945, de la bombe atomique. Mais pour ce passionné d’histoire (avec et sans le grand H), c’était une occasion qu’il ne pouvait laisser passer... même si certains ont pensé qu’il allait se casser les dents !

« Je connaissais depuis un bout de temps le scénariste Didier Alcante. Il m’avait proposé plusieurs projets, mais je suis à un stade de ma carrière où je privilégie ceux qui s’approchent davantage de ma personnalité. Or, j’adore l’histoire, surtout celle du XXe siècle. »

Denis Rodier a tout de même formulé une demande avant d’accepter. « Je ne voulais pas que ce soit un récit pro ou antinucléaire, mais plutôt qu’on établisse ce qui s’est réellement passé. C’est clair que l’objectivité totale n’existe pas, mais je ne voulais pas qu’on pollue l’histoire avec nos connaissances contemporaines pour faire un album manichéen. »

PHOTO FOURNIE PAR DENIER RODIER

Le bédéiste Denis Rodier, qui signe les illustrations de l’album La bombe

Le bédéiste de 57 ans a trouvé oreille attentive auprès de Didier Alcante et du coscénariste qui s’est joint plus tard au projet, LF Bollée. Ensemble, les trois hommes ont décidé de coller à la vérité historique. Or, la vérité est faite de parts d’ombre et de lumière, surtout pour les scientifiques qui ont collaboré à l’élaboration de la bombe. Le scénario de La bombe laisse ainsi beaucoup de place aux hésitations morales des personnages, en particulier Leó Szilárd, un émigré hongrois qui a joué un rôle de premier plan dans la recherche nucléaire, mais qui craignait aussi les dérives qu’une telle arme pouvait engendrer.

« C’était important pour nous qu’on puisse sentir le doute et les craintes des scientifiques. Ils marchaient dans le noir, à l’époque. Ils pensaient que Hitler avait la possibilité de fabriquer la bombe et supposaient que les nazis l’auraient utilisée sans hésiter... » Pour plusieurs, les regrets viendront plus tard, une fois l’horreur constatée et les victimes comptabilisées.

Quatre ans d’une discipline d’acier

Pour illustrer cet album choral depuis son studio des Laurentides, Denis Rodier s’est astreint à un rythme de production effréné : il a pondu 16 planches par mois, pendant quatre ans. Ses années comme illustrateur chez DC l’ont servi, dit le Québécois. « Mon expérience sur les comics de Superman m’a appris à avoir une discipline béton : tu t’assois à ta table le matin et tu arrêtes le soir. Je n’ai pas pris de vacances pendant quatre ans ! »

Créer un roman graphique aussi volumineux a tout de même ses bons côtés, ajoute-t-il. « On peut aller plus loin, sans devoir comprimer les histoires comme dans un album de 46 planches, ce qui est toujours frustrant ! On peut ajouter des silences, laisser le temps aux lecteurs de réfléchir... »

Mon style s’est ajusté au propos de l’album, qui est centré sur la narration elle-même. Je me suis attardé à ce qui est important, sans en mettre trop dans chaque case. Le noir et blanc permet aussi de focaliser sur les points importants, en plus de donner un certain recul. L’horreur des évènements est racontée sans que ça devienne sanglant ou trop théâtral.

Denis Rodier

Même en noir et blanc, certaines cases restent pénibles à regarder... et ont été ardues à dessiner, dit Denis Rodier. « Les cases avec les corps des victimes ont été les dernières que j’ai faites. Je ne voulais pas cacher certains éléments, mais il fallait garder une certaine pudeur. » La tâche était d’autant plus difficile, dit-il, qu’en 2018, il est allé à Hiroshima pour assister aux commémorations du bombardement. « On avait un guide dont le grand-père est décédé lors du bombardement ; sa mère a aussi failli mourir... »

Ce voyage lui a permis de consulter les archives au Musée de la paix, pour voir à quoi ressemblaient Hiroshima et Nagasaki avant que le feu tombe du ciel. Les photos prises sur place se sont ajoutées à une pile déjà monstrueuse de documents d’époque et d’archives de toutes sortes qu’il a consultés pour représenter le plus fidèlement possible les visages et les lieux, avant comme après le drame.

Ce travail de moine a porté ses fruits. L’album a reçu un accueil dithyrambique en France, où plus de 26 000 livres ont déjà été vendus. La bombe sera aussi traduit en plusieurs langues, dont l’anglais, l’italien, le hongrois et l’espagnol. En attendant, on lui prédit une belle carrière au Québec. L’album sera en librairie le 23 septembre.

IMAGE FOURNIE PAR GLÉNAT

La bombe, de Didier Alcante, LF Bollée et Denis Rodier

La bombe

Didier Alcante, LF Bollée et Denis Rodier

Glénat

472 pages