Connue pour ses recueils de poésie et de nouvelles, Mireille Gagné signe avec Le lièvre d’Amérique un premier roman très réussi, fable animalière où percent des touches de réalisme magique. Entre transhumanisme, anxiété de performance et monde animal, elle trace le portrait d’une femme en rupture avec elle-même qui retrouve peu à peu le chemin vers sa nature profonde.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Depuis 2010, Mireille Gagné a publié trois recueils de poèmes aux Éditions de l'Hexagone (un quatrième, Le ciel en blocs, est annoncé pour le 30 septembre) ainsi que deux recueils de nouvelles, dont le plus récent, Le syndrome de takotsubo, en 2019, avait la particularité de présenter des nouvelles qui offraient toutes une filiation entre elles.

Le chemin était donc déjà tracé vers ce premier roman, publié aux Éditions La Peuplade, bien qu’au départ, l’autrice pensait plutôt écrire une nouvelle. « J’ai d’abord écrit la première partie, qui commence le Jour 1 après la transformation de Diane, et ça faisait une bonne nouvelle. Après, j’ai eu l’idée de retourner dans le passé du personnage, et j’ai écrit une partie qui se déroule à L’Isle-aux-Grues. Après, je me suis demandé ce que je faisais avec ça ! », raconte celle qui vit et travaille à Québec dans le milieu de la culture et des communications, a grandi à Montmagny et qui est née, tout comme le personnage de Diane, sur l’île notamment connue parce qu’y a vécu le peintre Riopelle, qui était un ami de sa famille.

C’est après avoir laissé ce premier jet dormir un peu qu’elle a eu l’idée d’ajouter une troisième partie, scellant ainsi la forme romanesque de ce récit en racontant les évènements qui ont mené Diane à subir une mystérieuse opération qui la transforme peu à peu en… lièvre d’Amérique.

« Il manquait la partie qui raconte ce qui l’a poussée à bout. J’ai ajouté des parties plus denses, sans ponctuation, notamment un chapitre où j’énumère tous les symptômes possibles du burnout, comme la sinusite bactérienne chronique, que j’ai eue, le zona, que j’ai eu, la fatigue, les allergies. Je trouvais cela intéressant que ces parties soient non ponctuées pour montrer la perte de souffle qu’on a à vivre dans cette société qui nous amène loin dans le chemin de la perfection. »

Elle se réveille toujours à la même heure se douche s’habille se prépare déjeune s’en va travailler sept jours sur sept emprunte le même chemin ne parle à personne sauf si c’est pour exécuter une tâche sept jours sur sept ne possède aucune relation en dehors du travail […]

Extrait du Lièvre d’Amérique

C’est un épisode vécu l’an dernier qui a fait réfléchir Mireille Gagné à cette façon qu’ont plusieurs personnes, dont elle, de se plonger dans le travail jusqu’à l’épuisement. « Je suis une workaholic, on ne se le cachera pas, mais une workaholic enthousiaste. J’aime ça, clencher des tâches, faire plusieurs choses à la fois, je me sens accomplie. Mais l’an dernier, j’ai frappé un mur. Jusqu’où on se rend là-dedans ? », se questionne-t-elle.

Son personnage de Diane souffre d’un perfectionnisme extrême et d’une anxiété de performance aiguë. Complètement déconnectée d’elle-même et de ses émotions, toute sa vie tourne autour de son travail et tous ses gestes ne visent qu’une chose : faire que sa vie soit « exempte de toute imperfection ».

Le lièvre d’Amérique, ce passeur

Fort bien structuré, le roman est divisé en parties qui s’amorcent toutes sur un court chapitre informatif décrivant le comportement, l’alimentation, les prédateurs ou encore la reproduction du lièvre d’Amérique, une espèce en voie d’extinction.

Pourquoi avoir jeté son dévolu sur cet animal, une proie dans la nature, mais qui devient également dans son récit le symbole puissant d’une animalité perdue et retrouvée, qui résonne avec la légende algonquienne de Nanabozo, évoquée dans son livre, une figure mythologique comparable à un passeur qui apparaît « sous forme de lièvre à ceux qui se sont égarés » ?

« En poésie, j’ai toujours aimé analyser la frontière entre proie et prédateur. À L’Isle-aux-Grues, l’humain est en quelque sorte la proie des marées ; il faut attendre qu’elle soit opportune pour pouvoir traverser. La nature est plus forte et le comprendre permet de voir notre place dans l’écosystème, ce qu’on a un peu perdu à l’heure actuelle. C’est pour cela que je voulais aborder les espèces en voie de disparition. L’humain est-il lui-même en voie d’extinction ? », lance l’autrice, rappelant que la pandémie actuelle pousse plus que jamais à réfléchir à la question.

En faisant des recherches sur le « workaholisme », elle est tombée sur une liste des 10 animaux qui dorment le moins, dont le lièvre faisait partie. Il est donc devenu évident pour l’autrice que le lièvre serait la figure animale qui traverse son récit. « L’animal, pour moi, est très important. J’ai l’impression parfois que l’animal est plus humain que l’humain. »

Au fil des chapitres qui alternent entre le présent, le passé à L’Isle-aux-Grues, marqué par la rencontre avec le personnage mystérieux d’Eugène, au savoir quasi universel sur la nature et les animaux, et les évènements ayant mené à la transformation de Diane, Mireille Gagné nous amène peu à peu à découvrir ce qui a mené sa protagoniste à subir une opération quelque peu futuriste de modification génétique. Enfermée chez elle, Diane doit se reposer sans rien faire, ce qui provoque chez elle une anxiété inouïe.

Si Diane examinait son état d’esprit en ce moment, tel que le médecin lui a demandé, elle ne sait même pas ce qu’elle découvrirait. Peut-être de la tristesse. De l’affolement. Certainement de l’angoisse. Une énorme colère. De la panique. Du vide. Du vide. Du vide.

Extrait du Lièvre d’Amérique

Mais l’opération de Diane aura des répercussions inattendues, alors que son corps et son état se transforment de façon draconienne sous ses yeux : sa chevelure devient rousse, ses yeux s’agrandissent, elle est en état d’alerte constant, les hommes tournent autour d’elle comme une proie.

L’idée du transhumanisme traverse en filigrane le roman, un sujet auquel Mireille Gagné s’est beaucoup intéressée, mais qu’elle a décidé, avec l’équipe d’édition de La Peuplade, de retrancher presque entièrement de son récit pour laisser aux lecteurs le loisir de faire sa propre interprétation.

« J’avais écrit une quarantaine de pages sur cet univers un peu futuriste, j’expliquais la technique du ciseau moléculaire pour faire des modifications génétiques. Je suis allée loin dans la recherche, mais en fin de compte, j’ai enlevé beaucoup de détails et je trouve que ça donne de la force au récit. Ça reste nébuleux et cela résonne différemment selon les personnes. »

PHOTO FOURNIE PAR LA PEUPLADE

Le Lièvre d’Amérique
Mireille Gagné
La Peuplade
160 pages