Après le succès retentissant d’Underground Railroad, roman avec lequel Colson Whitehead a démontré de façon magistrale qu’il restait encore des histoires à raconter à propos de l’esclavage, l’écrivain nous revient cette fois avec une histoire qui s’inspire de faits réels survenus dans une école de réforme de la Floride. Dur et terrible, Nickel Boys – qui paraît en français cette semaine – a valu à Whitehead un second prix Pulitzer à sa sortie en anglais, l’an dernier. Entrevue exclusive avec celui que le magazine Time décrit comme « l’un des plus grands écrivains américains vivants », rien de moins.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

La dernière chose qu’a faite Colson Whitehead avant le Grand Confinement du printemps dernier, c’est se rendre en Géorgie visiter le plateau de tournage d’Underground Railroad, l’adaptation pour Amazon Prime de son roman par le réalisateur Barry Jenkins (Moonlight). « Ça faisait drôle de voir tous ces gens – il devait y avoir une centaine de personnes – courir dans toutes les directions pour donner vie à mon histoire », confie-t-il de New York, où La Presse l’a récemment joint au téléphone.

Puis, pandémie oblige, l’écrivain s’est réfugié dans sa résidence secondaire d’East Hampton, à Long Island, en compagnie de sa femme, une agente littéraire, et de leurs deux enfants, âgés de 6 et 15 ans.

Contrairement à certains de ses collègues écrivains, l’anxiété liée à la pandémie ne semble pas avoir nui à son rythme d’écriture. « D’habitude, je suis à la maison 95 % du temps, observe-t-il. Là, c’était 98 %. Une fois que je me suis assuré que les enfants allaient bien, et que tout le monde était bien installé dans une routine, j’ai pu me remettre à mon roman. »

Ce roman, c’est Harlem Shuffle, une intrigue policière sur fond de marché immobilier qui doit paraître à l’automne 2021. C’est ce livre qu’il était en train d’écrire en 2014 lorsqu’il est tombé sur un article de journal absolument dérangeant sur Twitter. On venait de découvrir des restes humains sur le terrain occupé par la Dozier School for Boys, une école de réforme à Marianna, en Floride, qui a accueilli des garçons « à problèmes » durant 111 ans. Et qui a fermé ses portes il n’y a pas si longtemps, en 2011.

Sur le terrain de l’école, on a déterré des dizaines et des dizaines de tombes de jeunes garçons noirs portés disparus à l’époque. On disait à leur famille, quand ils en avaient une, qu’ils s’étaient enfuis. Mais la vérité, c’est qu’ils avaient été martyrisés, parfois violés, et assassinés.

Les nombreuses enquêtes menées entre autres par le département de la Justice de Floride ont dévoilé des pratiques inhumaines qui ont eu cours pendant des décennies.

« J’ai été profondément choqué de ne jamais avoir entendu parler de cette histoire avant, raconte Whitehead. Elle a fait grand bruit dans les médias en Floride, mais sur la côte Est, c’est passé presque inaperçu. »

L’horreur mise au jour

Colson Whitehead a donc décidé de creuser davantage cette terrible histoire. Il a consulté des témoignages d’anciens pensionnaires de l’établissement, des blogues, des articles de l’époque (ses sources sont méticuleusement recensées à la fin du livre). Ce qu’il a découvert lui a permis de planter le décor de Nickel Boys, roman captivant et exercice de mémoire émouvant qui raconte les conditions de vie révoltantes des Noirs sous les lois Jim Crow aux États-Unis, dans les années 1960.

Pour raconter l’indicible, il a imaginé deux personnages : Elwood Curtis et Jack Turner, deux jeunes Noirs issus de milieux totalement différents, mais qui sont tous deux envoyés à la Nickel Academy pour être « remis dans le droit chemin ».

Abandonné par ses parents, Elwood a été élevé par sa grand-mère. C’est un jeune garçon attachant et sérieux qui jouit de l’estime de sa communauté. Un enfant réfléchi qui s’abreuve aux écrits de Martin Luther King Jr et qui caresse de grandes ambitions.

Jack, lui, a un côté un peu plus délinquant.

Contre toute attente, les deux garçons deviennent amis et leur destin sera intimement lié à la suite d’évènements qui vous arracheront les larmes.

« Elwood est l’idéaliste des deux, alors que Jack est plus cynique, souligne Whitehead quand on lui demande ce que les deux garçons représentent pour lui. Ils incarnent les deux postures face à la condition des Noirs. » Duquel vous sentez-vous le plus proche ? « Je dirais qu’avec les années, je me suis rapproché du cynisme de Jack Turner », répond-il.

La terreur, du matin au soir

Le quotidien des élèves de la Nickel Academy est un quotidien de terreur et de sévices corporels d’une violence insoutenable. On tourne chaque page de ce roman en craignant la prochaine torture qui attend les jeunes pensionnaires. La méchanceté des adultes qui les entourent est sans merci.

« Le suspense est ma troisième nature, reconnaît l’auteur, qui aime bien bâtir des intrigues qui se lisent comme des thrillers. » C’est réussi dans Nickel Boys, où la tension est présente tout au long du livre.

Quand j’écris, je ne pense pas aux émotions du lecteur, je pense seulement à mon histoire.

Colson Whitehead

Est-ce qu’une histoire aussi sombre que celle de Nickel Boys a été particulièrement difficile à écrire ?

« Les six dernières semaines d’écriture, j’étais plutôt déprimé, mais sinon, ça allait », assure Colson Whitehead.

Une histoire qui a une grande résonance

Le hasard fait (tristement) bien les choses : la traduction de Nickel Boys nous arrive dans la foulée des manifestations du mouvement Black Lives Matter et des discussions que l’assassinat de George Floyd a suscitées un peu partout en Occident. Dans ce contexte, le roman a une résonance plus grande encore. Il faut dire que l’histoire qu’il raconte est contemporaine. Les années 1960, c’était hier, ce qui rend la lecture encore plus douloureuse et révoltante.

On ne peut que faire des parallèles avec la situation actuelle. Je n’ai même pas besoin de le souligner, c’est une évidence.

Colson Whitehead

L’auteur affirme que cette troisième vague de manifestations le remplit d’espoir, « mais en même temps, ajoute-t-il, on sait tous que les lois peuvent être votées puis défaites ». Son côté Jack Turner reprend le dessus.

Une voix qui porte

Le succès retentissant de ses deux derniers romans a propulsé Colson Whitehead dans une place à part. Ses romans figurent désormais sur les listes de romans à lire « pour mieux comprendre la condition des Noirs aux États-Unis » aux côtés d’auteurs mythiques comme Toni Morrison. Sa voix porte, les médias veulent connaître son opinion sur l’actualité. Cette notoriété internationale, et tous les adjectifs dithyrambiques qu’on accole désormais à son nom, ne semble pas trop stresser le principal intéressé.

Quand on lui dit qu’il a l’air vraiment zen devant tout ça, Colson Whitehead éclate de rire. « Je travaille fort pour le rester, oui. »

Ne se sent-il pas une certaine responsabilité quand il prend le clavier aujourd’hui ?

Il assure que non. « Mon rôle d’artiste, c’est d’écrire de bons livres », insiste-t-il.

Pour ça, on ne peut que lui dire : mission accomplie.

IMAGE FOURNIE PAR ALBIN MICHEL

Nickel Boys, de Colson Whitehead, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, Albin Michel, 288 pages.