Elles ont fait paraître un livre quelques semaines avant le confinement. La promotion a été interrompue brusquement lorsque le gouvernement a décrété la fermeture des librairies et interdit les rassemblements. Quatre autrices nous disent comment elles ont vécu ce drôle de printemps littéraire.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Lori Saint-Martin ne s’en cache pas, elle est profondément triste. « C’est une grosse peine, comme un trou », confie-t-elle.

Quelques semaines avant le début du confinement, l’autrice et traductrice de renom venait de faire paraître Pour qui je me prends (Boréal), son livre le plus personnel, dit-elle. Le lancement a eu lieu, suivi de quelques entrevues puis… plus rien. « Je suis particulièrement triste parce que c’était le livre de ma vie, le plus important pour moi », souligne-t-elle en entrevue.

Le cycle de vie d’un livre peut durer plusieurs mois, parfois plus d’une année. Au-delà du lancement et des entrevues médiatiques qui suivent sa sortie, il y a toute une série de rencontres dans les librairies, des conférences, des séances de signatures dans les salons du livre qui le font exister sur une plus longue période. Or toutes ces activités ont été annulées en l’espace de quelques jours.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Martine Delvaux, autrice

« J’avais un printemps assez chargé, raconte pour sa part Martine Delvaux, qui a fait paraître Le Boys Club (Remue-Ménage) l’automne dernier, puis le recueil Je n’en ai jamais parlé à personne (Héliotrope) au début de mars. Mon dernier évènement a eu lieu dans un cours à l’Université de Montréal le 12 mars. Tout le reste a été annulé. »

Or, le programme de l’autrice et professeure à l’UQAM était très chargé en ce début d’année 2020 : résidence d’écriture au théâtre La Licorne, rencontres dans des groupes de femmes et dans des cégeps, présence au festival Frye à Moncton, causeries dans des librairies… « Je devais être à Paris ce printemps pour la sortie de Boys Club, mais le voyage n’aura pas lieu. Chaque jour, je traçais un X dans mon agenda. C’était très paradoxal : j’avais l’impression d’être libérée, mais ce temps n’est pas du “vrai temps”. C’est un temps d’arrêt, pas un moment pour travailler. »

En parler autrement

Chaque année, Louise Penny fait paraître un nouveau titre, et 2020 n’a pas fait exception : à la mi-mars, en pleine pandémie, Flammarion Québec publiait la traduction française de son dernier roman, Un homme meilleur, mettant en vedette son enquêteur chouchou, Armand Gamache.

PHOTO RENAUD PHILIPPE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Louise Penny, autrice

En l’espace de deux mois, il s’est vendu 16 000 exemplaires du roman, et la maison d’édition envisage une réimpression, ce qui est dans l’ordre des choses pour Louise Penny, nous dit son éditrice, Louise Loiselle. « On attend que les commerces ouvrent à Montréal pour savoir combien de livres sont séquestrés chez les libraires indépendants, souligne Mme Loiselle en entrevue. Mais jusqu’ici, nous savons que Louise Penny se situe dans les meilleurs vendeurs. Et ses ventes numériques sont plus importantes qu’à l’habitude si on les compare à la même période l’an dernier. »

La pandémie a toutefois bousculé les plans de la romancière à succès : Louise Penny était à New York lorsque les cas de COVID-19 ont commencé à se multiplier. Elle se dirigeait vers Londres, où elle comptait écrire son prochain roman. Elle a plutôt rebroussé chemin et est retournée dans sa demeure de Knowlton. Le confinement n’a toutefois pas nui à sa créativité puisque son prochain livre, All the Devils Are Here, est annoncé pour le 1er septembre. « On travaille fort pour rapprocher la sortie de la traduction française – Tous les diables sont ici – de la sortie anglaise, note Louise Loiselle. On ne veut pas perdre les lecteurs francophones qui lisent en anglais. »

Comme ses collègues écrivains, Louise Penny a vu une partie de sa campagne de promotion annulée, ainsi que sa présence à la prochaine foire du livre de Francfort, où elle était invitée par son éditeur allemand. « Chaque année au mois d’août, Louise organise une grande rencontre à Knowlton pour le lancement de son livre, explique son éditrice. Les gens viennent d’aussi loin que la Californie pour la voir. L’évènement rassemble environ 500 personnes. Il n’aura évidemment pas lieu cette année. Mais Louise fait ce qu’il faut pour joindre ses lecteurs, elle est entre autres présente sur Facebook. »

Le pouvoir du réseau

Toutes les autrices auxquelles nous avons parlé nous disent que malgré le confinement, le bouche-à-oreille fait son œuvre. « Je ne peux pas me plaindre, j’ai eu de bons échos, je m’estime gâtée, affirme Christine Eddie, qui a publié son cinquième roman, Un beau désastre (Alto), le 20 février dernier. « Je me faisais une joie d’aller aux salons du livre de Sept-Îles, de Bonaventure et de Shippagan, mais ça n’aura pas lieu », confie l’autrice, qui vit à Québec. Christine Eddie observe toutefois qu’elle reçoit davantage de commentaires des lecteurs. « Au début, c’était ma famille ou des proches, mais là ce sont des gens que je ne connais pas, comme un club de lecture qui a choisi mon livre, par exemple. Je ne suis pas quelqu’un qui prend beaucoup de place dans les médias, le bouche-à-oreille a toujours été mon allié. Mais cette fois, les gens ont du temps et le prennent pour m’écrire. Je l’apprécie. »

PHOTO FOURNIE PAR ALTO

Christine Eddie, autrice

Lori Saint-Martin aussi reçoit des commentaires de ses lecteurs, « un baume », assure-t-elle, en ces temps difficiles. « C’est très touchant et je l’apprécie d’autant plus que je suis incapable de faire mon autopromotion, je suis trop gênée pour ça », affirme celle qui prépare un livre sur la traduction littéraire. Rappelons qu’elle a remporté de nombreux prix littéraires en traduction, dont deux du Gouverneur général avec son mari et complice professionnel, Paul Gagné.

« À moins d’un miracle, ajoute-t-elle, mon livre ne ressuscitera pas à l’automne. La prochaine fournée de livres arrivera et on passera à autre chose. Ce n’est la faute de personne, c’est la même réalité pour tout le monde. »

Martine Delvaux partage ce fatalisme. « Dans la mesure où tout est annulé, on ne se sent pas ciblé, ça relativise, note-t-elle. Au fond, tout ça est très “humbling”, comme disent les Anglais. On pense que notre travail a une importance, puis arrive ceci. Je le vois comme un acte d’humilité. »

Récemment, la chanteuse Pomme publiait une vidéo dans laquelle on la voyait lisant Le Boys Club. « Tout à coup, un truc comme ça arrive, dit Martine Delvaux. Le livre continue à exister, ça fait plaisir… »

  • Pour qui je me prends, Lori Saint-Martin, Boréal, 192 pages

    PHOTO FOURNIE PAR BORÉAL

    Pour qui je me prends, Lori Saint-Martin, Boréal, 192 pages

  • Un beau désastre, Christine Eddie, Alto, 192 pages

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    Un beau désastre, Christine Eddie, Alto, 192 pages

  • Je n’en ai jamais parlé à personne, paroles recueillies et agencées par Martine Delvaux, Héliotrope, 128 pages

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    Je n’en ai jamais parlé à personne, paroles recueillies et agencées par Martine Delvaux, Héliotrope, 128 pages

  • Un homme meilleur, Louise Penny, Flammarion Québec, 496 pages

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    Un homme meilleur, Louise Penny, Flammarion Québec, 496 pages

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À noter que Louise Penny participe à une conversation le 4 juin à 19 h avec l’animatrice de la CBC Shelagh Rogers pour soutenir la librairie Brome Lake Books, à Knowlton.

> Consultez le site de l’évènement (en anglais)