Son nom sera associé pour toujours à la création de la Grande Bibliothèque et au journal Le Devoir, qu’elle a dirigé de 1990 à 1998. C’est un peu pourquoi j’ai eu envie de discuter avec Lise Bissonnette, journaliste et écrivaine, entre autres de la crise qui frappe le monde de la culture et des médias, ainsi que de la fermeture de la librairie Olivieri, et cela même si elle se fait discrète depuis quelques années.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Comme la plupart des intellectuels de sa trempe qui ont passé le nez dans les textes, Lise Bissonnette ne souffre pas trop du confinement, tout en étant bien consciente du privilège de traverser cette pandémie à l’intérieur de sa « maison-bibliothèque » d’Ahuntsic aux grandes fenêtres. « Les gens demandent toujours : “Est-ce que vous avez lu tout ça ?”, dit-elle. Non, bien sûr. La réponse, c’est qu’il faut être entouré de livres, c’est comme une assurance sur la vie. Si jamais je ne pouvais plus jamais sortir de chez moi, je ne serais pas malheureuse, parce que ça prendrait trois vies pour lire tout ça. »

Ça fait 10 ans que j’ai quitté la vie publique et ça a été la grande réconciliation avec le travail intellectuel, avec ma thèse de doctorat. Le paradis sur terre.

Lise Bissonnette

Sa participation régulière à un segment de l’émission Midi-Info à Radio-Canada Première, en compagnie de mon collègue Yves Boisvert, la garde près de l’actualité, tandis qu’en parallèle, elle poursuit son travail sur l’œuvre du fils de George Sand, Maurice Sand, qui lui a valu de décrocher officiellement en 2015 son doctorat en littérature à l’Université de Montréal, alors qu’elle a reçu au cours de sa carrière huit doctorats honoris causa. Toujours aussi passionnée par son sujet, elle travaille à une édition critique d’un inédit de Maurice Sand, un roman de 600 pages qu’elle cherchait depuis 20 ans et qu’elle a retrouvé à l’Université Yale.

Quant à ses lectures du moment, elle affirme fuir tout ce qui est « littérature de pandémie ». Par contre, elle estime faire un compromis en lisant les œuvres de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, qui a documenté les souffrances collectives des pays d’Europe de l’Est. « Parce que l’une des choses qui me frappent dans la discussion sur la pandémie, c’est qu’il y a beaucoup de lamentations. Je ne dis pas ça de façon cynique, il y a des gens qui ont parfaitement raison de déplorer ce qui arrive aux gens les plus vulnérables. Les histoires d’horreur, les gens qui meurent seuls, tout ça existe. Mais il y a à côté de ça des témoignages de gens qui se plaignent pour pas grand-chose. »

Alexievitch, ainsi, la stimule, et elle en parle avec tellement d’enthousiasme que j’ai commandé tout de suite après l’interview ses œuvres sur le site leslibraires.ca. 

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

L’accès à la culture a été la préoccupation de toute une vie pour Lise Bissonnette, née dans un milieu modeste de Rouyn.

« Alexievitch est allée constamment, par elle-même, un peu partout, rencontrer des gens qui ont vécu plusieurs histoires d’horreur collectives, qui ont vécu au quotidien Tchernobyl, la Deuxième Guerre mondiale, les camps staliniens. Et elle rassemble et construit avec ça une œuvre qui, quand vous la lisez, fait que vous n’avez plus jamais envie de vous plaindre de quoi que ce soit. Si j’avais une lecture à conseiller, particulièrement à des plus jeunes, ce serait ça. Pour prendre une mesure de ce que c’est véritablement une souffrance collective. Ce n’est pas le désespoir absolu en ce moment, alors qu’on n’a jamais vu des gouvernements s’occuper autant des gens que maintenant. »

Aussi, sur sa table de chevet, les contes de Boccace, écrits au XIVe siècle. « C’est extraordinairement moderne, ces histoires. Et puisqu’il y en a 100, si vous en lisez une par jour, ça fait trois mois… »

Une pandémie qui a le dos large

Mais revenons à la fermeture d’Olivieri, après 35 ans de loyaux services. Tout le monde savait que cette librairie vivotait, et que son rachat par la chaîne Renaud-Bray lui a permis de survivre quelques années de plus. Mais Lise Bissonnette n’admet pas cette idée que la pandémie ait rivé le dernier clou du cercueil d’Olivieri. 

« D’une part, la librairie était en difficulté, en 2016, elle a failli fermer. Quand on a appris que Renaud-Bray l’a rachetée, on a poussé un soupir de soulagement, mais avec quand même un peu de méfiance. Si Renaud-Bray avait tenu tant que ça à Olivieri, on aurait fermé la librairie qui est en face. Puis ensuite, on nous dit que le St-Hubert à côté va être détruit pour faire place à une tour de condos et que ça va empêcher le bistro de fonctionner. Dites-moi depuis quand, pour tenir une librairie à flot, il faut avoir un bistro ? »

Pour Lise Bissonnette, le problème est beaucoup plus profond. « La plus grande université du monde francophone pour son nombre d’étudiants, qui est à deux pas d’Olivieri, est incapable de faire vivre une librairie de fonds et de qualité. Moi, c’est ce qui me dépasse. Et ça m’amène à mes réflexions habituelles sur la transmission de la culture. »

Au Québec, vous pouvez devenir docteur en n’importe quoi — sauf en littérature, bien sûr — sans jamais savoir qui est Marie-Claire Blais. C’est la pure vérité.

Lise Bissonnette

« Ce n’est pas à l’université, d’où je suis fraîchement diplômée, que je m’en prends, précise-t-elle. C’est à la civilisation ! On savait tous que la librairie était en danger, comment se fait-il qu’on n’ait pas réussi à se mobiliser autour de ça ? Mon procès est général et nous englobe tous. Aussi bien se regarder en face plutôt que de dire que c’est la pandémie. »

L’accès à la culture a été la préoccupation de toute une vie pour Lise Bissonnette, née dans un milieu modeste de Rouyn. Elle déplore que les ministères de la Culture et de l’Éducation ne soient pas plus liés. 

« Je ne voudrais donc pas que la culture arrive aux jeunes comme ça m’est arrivé à moi : par accident. Il faut s’intéresser à la culture dans les programmes d’éducation. On parle de compétences, de savoir lire et écrire, on peut apprendre la différence entre la comédie et le drame, comment on fabrique un roman, mais pas de ce qu’on devrait lire. L’école, c’est d’abord et avant tout enseigner, amener les gens à fréquenter par eux-mêmes la littérature, assimiler les grands auteurs, et comprendre que la culture est quelque chose qu’on se forge par soi-même. La transmission culturelle dans les programmes d’études, c’est comme si on disait que vous allez apprendre la culture par à-côté, par des activités parascolaires. »

Elle remarque que depuis longtemps, à plus forte raison depuis le début de la pandémie, ce dont on entend surtout parler dans les médias, c’est de l’aide aux artistes et aux compagnies, et elle n’est pas contre, évidemment. « Mais la culture est devenue uniquement une affaire de production, de créateurs, d’artistes. »

Elle se souvient encore des critiques qui ont entouré la création de la Grande Bibliothèque. « Les pires critiques venaient de ma gauche artistique, note-t-elle. Les gens disaient qu’on investissait dans le béton plutôt que dans l’art et la création. Comme si la culture, c’était uniquement la production, et que les institutions qui en assurent l’accès n’avaient pas d’importance. C’est une conception qui est à travers le monde, et qui n’est pas spécifique au Québec. »

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Lise Bissonnette affirme qu’elle n’est pas de ceux qui sont scandalisés par l’idée que l’État aide les médias.

Idéologie et aide aux médias

L’ancienne directrice du Devoir trouve tout à fait juste la lecture que l’on fait de la crise des grands médias du monde, soit celle du détournement des revenus publicitaires par les géants du numérique. « C’est presque du vol, surtout qu’ils ne payent pas leur part, souligne-t-elle. Mais quand on dit qu’il n’y a qu’à les taxer, l’analyste politique en moi réagit plus. Il faut être beaucoup plus actif que M. Trudeau l’a été dans ce dossier-là. Il a pris un temps fou à réagir et même à admettre que le problème existait. En France, Macron y est allé un peu plus radicalement, mais finalement, tout le monde s’est rabattu sur la même chose en disant qu’on allait attendre que le G20 ait une position commune. Donc, en pratique, on n’est pas à la veille de voir un sou de cette affaire-là. »

Lise Bissonnette affirme qu’elle n’est pas de ceux qui sont scandalisés par l’idée que l’État aide les médias. « Je suis plus scandalisée par la position de mes amis au Canada anglais qui sont contre. L’État a parfaitement le droit de soutenir les médias. Radio-Canada et CBC, c’est quoi ? Ça peut très bien se faire, par un organisme indépendant, bien sûr, et les médias ne vont pas commencer demain matin à agir comme s’ils étaient en Union soviétique, voyons donc ! C’est uniquement une idéologie très conservatrice qui empêche ça. Il manque quelqu’un qui va vraiment prendre ça à cœur. Sauf que les politiques ont peur, car s’ils le font, ils vont se faire accuser de vouloir nous contrôler. Ça me surprendrait que M. Trudeau ose se lancer dans une campagne comme celle-là, parce que c’est très impopulaire au Canada anglais, cette position qui serait fermement du côté du soutien aux médias, qui sont indispensables dans une société démocratique. »