Elle a été vedette littéraire et professeure de théâtre à l’UQAM. A vécu de l’intérieur l’éducation religieuse, la Révolution tranquille, la montée du féminisme et l’amour libre. Francine Noël dresse dans L’usage de mes jours le portrait d’une vie au parcours imparfait, mais ô combien riche.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« C’est vrai que ce livre est une sorte de bilan. Lors du lancement, je disais justement que j’en avais fini avec moi-même. Je suis au courant maintenant, j’ai fait le tour de la question Francine Noël ! Je suis prête à passer à autre chose et à revenir à la fiction. »

Nous avons rencontré Francine Noël il y a une dizaine de jours dans les lumineux bureaux de son éditeur Leméac. À 75 ans, l’autrice du roman à succès Maryse, portrait d’époque publié en 1983 qui a fait d’elle une vedette littéraire et début d’une formidable saga qui s’est terminée quatre livres plus tard avec La conjuration des bâtards en 1999, n’a rien perdu de sa vivacité, de son franc-parler et, quoi qu’elle en dise, de sa beauté.

« J’avais tellement peur de vieillir, et surtout de l’entrée dans la laideur. Là, je sais que je l’ai perdue, ma beauté. Mais j’essaie d’être une belle vieille », dit de sa voix grave et légèrement rauque celle qui n’a jamais cessé d’écrire, même si ses publications ont été plus rares depuis le début des années 2000 – ses trois précédents récits, J’ai l’angoisse légère, La femme de ma vie et Le jardin de ton enfance, ont été publiés entre 2005 et 2012.

J’écris toujours, car c’est ma manière d’être au monde. Mais moi, maintenant, je suis une grand-mère ! Je suis une vieille madame qui écrit des livres. Une vieille dame indigne et rouspéteuse, et ce nouveau rôle me réserve de belles surprises.

Francine Noël

Rouspéteuse, fonceuse, passionnée, « piquante » – c’est elle qui le dit –, indocile, Francine Noël a été tout ça. Le portrait qu’elle fait d’elle-même est parfois dur, lucide en tout cas : on ne pourra pas l’accuser de complaisance.

« J’ai été dure seulement quand c’était nécessaire », dit l’écrivaine, dont l’objectif était de parler de son père absent. Cette absence a probablement teinté le reste de sa vie, même si elle l’a beaucoup nié, tout comme le fait qu’elle avait effacé les souvenirs de son père, disparu complètement de sa vie alors qu’elle avait 12 ans. « J’ai longtemps pensé qu’on pouvait guérir de son enfance », laisse-t-elle tomber.

L’histoire d’une baby-boomeuse

Même si L’usage de mes jours est un livre infiniment personnel et écrit au plus près de la vérité, l’histoire de Francine Noël, c’est aussi un peu l’histoire du Québec d’aujourd’hui. Pour ceux et celles qui utilisent l’expression « OK boomer » sans ménagement, il est bon de se rappeler, justement, d’où est issue cette fameuse génération, et d’y retrouver à travers le parcours impétueux d’une jeune femme sa naïveté, son enthousiasme, ses prises de conscience et ses combats.

Née à Montréal, Francine Noël est issue d’un milieu très pauvre et a reçu son éducation chez les sœurs – un grand pan du livre leur est d’ailleurs consacré.

« J’ai été bien là, dit celle qui a lu de nombreuses études féministes sur l’importance des communautés religieuses. Malgré le cliché général, et malgré mon athéisme ouvert, ce n’est pas une raison pour ne pas reconnaître ce qu’elles ont fait pour la société québécoise et pour la structurer, pour donner une éducation et des outils aux filles. »

C’est d’ailleurs beaucoup aux jeunes femmes d’aujourd’hui que Francine Noël a pensé en écrivant. Mais L’usage de mes jours est instructif pour tous ceux qui s’intéressent au bouillonnement de la Révolution tranquille, remplit quelques trous de mémoire et met les choses en perspective.

Il y a une forme d’amnésie, mais ça se passe peut-être à toutes les générations. Je voulais que les jeunes femmes comprennent le chemin parcouru. Que ce soit plus que des dates dans un livre. Et d’après les commentaires que j’ai reçus jusqu’à présent, ça marche, et j’en suis ravie.

Francine Noël

Après ses études, Francine Noël s’est plongée corps et âme dans le théâtre, et a été engagée comme professeure à l’UQAM l’année de sa fondation, après une entrevue d’embauche qui a duré une dizaine de minutes. Elle avait 24 ans.

« C’est vrai qu’on l’a eu facile, convient celle qui a pris sa retraite il y a environ 15 ans. Je suis entrée dans l’âge adulte au moment où arrivait la pilule. J’ai eu l’instruction. On a des retraites pas trop mal. »

Angles morts

Le féminisme doublé de la montée de l’amour libre aura aussi créé des conditions parfaites pour une vie amoureuse, disons, occupée. Francine Noël n’en cache pas grand-chose dans le livre. « En fait, j’ai coupé les pires passages ! », lance-t-elle.

« Ce n’était pas une question de faire de l’épate. Mais oui, je faisais l’amour très facilement. Ce n’était pas un problème. »

N’empêche que Francine Noël admet avoir passé une grande partie de sa vie en peine d’amour – « J’ai beaucoup braillé » –, accumulant les mauvais choix et les échecs amoureux. « C’est la seule chose que j’ai faite de manière compulsive », juge l’écrivaine, qui a eu un fils – âgé aujourd’hui de 44 ans – et une seule relation stable et « merveilleuse » avec un compagnon qu’elle a quitté.

Quand elle pense à ces années de grande liberté sexuelle, Francine Noël voit bien que certains angles ont échappé aux femmes de l’époque. « Si un homme nous faisait la cour, on ne voyait pas ça comme du droit de cuissage. D’ailleurs, quand les dénonciations ont commencé à l’UQAM au début des années 2000, je me disais : “Mais qu’est-ce qu’elles ont, les filles ?” »

Trop occupées ailleurs, à se battre pour le droit à l’avortement et à défoncer des portes, les féministes n’ont pas vu ces zones d’ombre, admet Francine Noël, qui comprend tout à fait le mouvement #moiaussi et l’exaspération des jeunes femmes.

« C’est une grosse déception, ce ressac. En même temps, les hommes de ma génération ont été d’une souplesse… Ils ont bougé et évolué grâce au féminisme, et ça a donné la génération de mon fils, des hommes qui s’occupent merveilleusement de leurs enfants. Mais il y a des affaires qu’ils ont comprises, et des affaires qu’ils n’ont vraiment pas comprises. »

Sans amertume

Malgré sa sévérité et quelques jugements assez brutaux, sur le milieu universitaire, par exemple, il n’y a aucune amertume chez Francine Noël. Même par rapport à son statut d’écrivaine, alors qu’elle est passée de vedette littéraire à celle qu’on ne reconnaît plus dans la rue.

J’ai eu le bonheur de ne pas m’endormir dans la gloire… Maintenant, il faut que je rame, mais c’est un autre rôle. I’m back ! C’est un défi, mais ça ne me gêne pas d’être moins dans la lumière. Je me réjouis des bons coups des autres, je ne boude pas mon plaisir et je défends chaque fois que je le peux la littérature québécoise.

Francine Noël

Lire du Simon Boulerice avec sa petite-fille, aller flâner au musée un après-midi juste pour faire le plein de beauté, être épatée par le talent des jeunes réalisatrices québécoises – « J’ai vu Antigone, quel grand film ! » –, se réjouir du parcours de L’orangeraie de son ami Larry Tremblay : les arts l’ont toujours nourrie et la nourrissent encore.

Et alors qu’elle regarde cette vie qui est toujours aussi bien remplie… mais plus calme, qu’elle commence à faire mijoter de nouvelles idées pour une fiction, qu’elle espère le mieux pour ce nouveau livre et qu’elle se lève doucement après avoir parlé pendant plus d’une heure : « J’ai eu une vraie belle vie. »

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

L’usage de mes jours, Francine Noël, Leméac, 383 pages.