L’émergence des voix autochtones et le retour en force de la poésie ont marqué le paysage littéraire des 10 dernières années. À elle seule, l’autrice, militante et comédienne Natasha Kanapé Fontaine incarne ces deux courants. Elle nous parle de l’importance de se réapproprier sa voix.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Q. Au cours des 10 dernières années, on a eu l’impression que les autochtones étaient de plus en plus nombreux en littérature. Constatez-vous la même chose de votre côté ?

R. Depuis Idle no more, c’est vrai qu’il y a une émergence d’auteurs [le mouvement Idle no more (Jamais plus l’inaction) est apparu à la suite de l’adoption par le gouvernement Harper d’une loi qui violait les droits ancestraux des peuples autochtones]. Quand je donne des ateliers de poésie, je dis aux jeunes autochtones qu’il ne faut pas rejeter les livres même s’ils nous viennent des Blancs, de cette civilisation qui a voulu nous dominer et tout nous arracher. Il ne faut pas les rejeter, car la poésie et le conte existaient déjà au sein de notre communauté sous forme orale. Je leur dis : « Si vous retournez dans vos villages et que vous demandez à vos aînés, ils vont vous raconter des histoires, et ça, c’est notre tradition, notre littérature. » Ce passage de l’oralité à l’écriture est une réémergence de notre littérature, une revitalisation de nos principes et de nos valeurs. Les jeunes, surtout ceux qui vivent en milieu urbain, sont vraiment en train de créer une hybridité entre ces deux identités-là, entre la tradition et la modernité. Leur créativité ne connaît pas de barrière en ce moment.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le mouvement Idle no more, Femmes Autochtones du Québec, le Réseau de la stratégie urbaine autochtone à Montréal, le centre Native Montréal et Amnistie internationale Canada francophone tiennent une vigile pour réclamer justice pour les femmes autochtones disparues ou victimes d’agression devant la Place des Arts à Montréal, le 29 octobre 2015.

Q. Comment l’expliquez-vous ?

R. Je pense que c’est la somme des efforts de la part de beaucoup de personnes, en particulier de plusieurs générations de femmes. Quand j’ai commencé, j’ai rencontré des femmes qui travaillaient dans le milieu culturel, communautaire, social. Elles se battaient depuis très longtemps « on the edge », elles avaient de la difficulté à se faire entendre. Idle no more a transformé l’espace dans lequel nous évoluons. J’ose dire qu’en 10 ans, les militantes de ma génération, nous avons réussi à percer les médias, à percer une certaine indifférence, et maintenant, il y a une nouvelle génération de militants et de militantes qui embarquent dans cet espace et l’ouvrent encore davantage. Quand nous avons vu ce qui se passait dans le reste du Canada, tout ce monde qui prenait la parole en même temps, on s’est dit : « OK, on embarque nous aussi ». C’est sûr qu’ici, au Québec, on est moins visibles parce qu’on est beaucoup moins nombreux. Mais j’ose penser qu’on a réussi à agir, à porter cette énergie-là. Et maintenant, on arrive à habiter un espace public qu’on ne nous donnait jamais avant. Qu’est-ce qui a changé et qui a fait que les gens étaient prêts à vous écouter cette fois-ci ?

C’est sûr que les premières publications de Joséphine Bacon et de Naomi Fontaine ont ouvert une porte. Il y a aussi Mémoire d’encrier qui a commencé à publier des auteurs autochtones en quantité. C’est une volonté de leur part de faire émerger plusieurs voix pour qu’elles soient entendues en chorale. Les livres agissent beaucoup plus qu’on l’imagine. Comme je le disais, il y a eu une transformation de l’oralité vers l’écriture, et on n’a jamais pris autant la parole que depuis qu’on est publié.

Q. On assiste également à un retour en force de la poésie, autant dans les librairies que dans les bars et les cafés où les poètes lisent leurs poèmes devant le public. Comment expliquez-vous cet engouement ?

R. Je crois que les ligues de slam y sont pour quelque chose. Moi, c’est en voyant des gens lire leur poème et leur slam de façon très habitée que j’ai été inspirée à mon tour. Quand je parle aux jeunes, mon but, c’est de leur faire comprendre qu’ils sont tous des poètes, car c’était notre façon d’être dans la nature. La poésie, c’est l’observation de ce qu’il y a autour de nous, c’est un état d’empathie et de disponibilité à notre environnement. Je pense que si la poésie est si populaire, c’est qu’il y a un lien avec notre besoin d’authenticité pour survivre dans le monde postmoderne dans lequel on vit. Ça répond à un besoin d’humanité, et la poésie nous ramène vers ça. Il y a aussi la présence du Wapikoni mobile qui a beaucoup joué. J’ai l’impression que s’il y a des gens qui écrivent maintenant, c’est parce qu’ils ont fait des courts métrages, ils ont appris à retrouver leur propre narrativité.

Q. Comment voyez-vous les 10 prochaines années ?

R. Il y a des rayons entiers d’auteurs autochtones dans les librairies anglophones. Il y a encore beaucoup de travail à faire du côté francophone. Il faut donner de plus en plus d’ateliers d’écriture dans les communautés, il faut traduire les auteurs sur différents sujets. Je vois aussi la volonté des jeunes femmes de devenir productrices, éditrices, etc. Je vois les jeunes vouloir multiplier les points de vue et prendre le contrôle de la production et la diffusion. C’est ce qui s’en vient, à mon avis.