Un enfant — ou un adolescent — qui s’oppose et fait des crises chaque jour, c’est dur à vivre. Dans Comportements difficiles… Que faire ?, publié aux Éditions du CHU Sainte-Justine, des experts donnent des outils concrets aux parents pour que ces agissements soient moins fréquents. La Presse a joint l’une des auteures, Éliane Labbé, psychoéducatrice à la Commission scolaire de Montréal et mère de deux enfants.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Pour un enfant, l’apprentissage socioémotionnel est aussi important qu’apprendre à boire dans un verre, écrivez-vous. On pense pourtant que ça se fera tout seul.

Tout le monde est d’accord pour aider les enfants dans le développement de leur santé physique ou motrice. Grand-maman va tenir les mains du petit pour qu’il apprenne à marcher, grand-papa va magasiner des gobelets adaptés pour qu’il puisse boire. Mais on dirait que la santé socioémotionnelle, on n’ose pas s’en mêler. On a l’impression que ça va se faire tout seul. Alors qu’à mon avis, c’est très important pour prévenir les troubles de comportement. Je pense, par exemple, aux enfants qui font des crises au centre commercial. Tout le monde est gêné et détourne le regard. Ce n’est peut-être pas tabou, mais on laisse les parents se débrouiller.

Comme parent, on peut penser qu’on y arrivera seul. On se dit : « La situation n’est pas si terrible que ça… »

« Ça va passer, c’est normal » : on entend souvent ce discours. Si un enfant ne parle pas à 4 ans, on ne dit pas : « Ça va passer. » On s’y intéresse. Les gens autour demandent aux parents : « Tu es sûr que c’est normal qu’il ne parle pas ? » Alors qu’un enfant qui fait des crises, on se dit que c’est normal. C’est correct de respecter les différentes façons d’élever des enfants, mais il y a une voie minimale à suivre, si on veut que le développement soit optimal pour l’enfant et sa famille. Quand la fratrie paie le prix pour le comportement d’un enfant, ça devrait allumer une petite lumière rouge.

Vous recommandez aux parents d’accorder trois périodes de jeu exclusives de 20 minutes par semaine à leur enfant, qui décide de l’activité. Cela aide à combler les besoins de sécurité, d’amour, de liberté et de compétence des enfants. Pourquoi le faire dans un horaire déjà chargé ?

On est souvent en train de dire à l’enfant quoi faire : quoi manger, comment s’habiller, quand partir, quand se coucher… En laissant l’enfant décider, les rôles changent. Ça peut être libérateur pour lui. Quand je le fais avec ma fille, elle joue souvent un rôle de maman. Elle me dit quoi faire, elle me dit non, elle me punit. À mon avis, il y a quelque chose qui s’exprime là de façon saine.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU CHU SAINTE-JUSTINE

Comportements difficiles… Que faire ?, de Leila Ben Amor, Diane Morin, Yvon L’Abbé, Éliane Labbé et Clairélaine Ouellet-Plamondon

Vous conseillez aux parents d’identifier les antécédents et les conséquences des comportements difficiles, à l’aide d’une grille à remplir. On peut modifier ce qui se passe avant et après pour réduire les comportements difficiles ?

Oui. C’est la nouveauté dans ce livre : on a essayé de vulgariser un outil que les intervenants psychosociaux utilisent. Il ne faut pas s’attarder seulement à la manifestation comportementale – par exemple, l’enfant lance des objets quand il est fâché. Au lieu de juste dire : « Arrête de lancer des objets ! », on essaie de comprendre pourquoi il les lance. Qu’est-ce que ce comportement lui apporte ou lui évite ? On s’intéresse à tout ce qui se passe avant, pendant et après. Comment avez-vous réagi comme parent ? Parfois, même si elle est bienveillante et bien intentionnée, la réaction des parents alimente le comportement, si bien que l’enfant va recommencer.

À l’adolescence, la relation change. Avant d’imposer des limites à un ado, vous suggérez aux parents de se demander si le comportement est dangereux, s’il est illégal et s’il heurte leurs valeurs…

Oui. Souvent, dans leur besoin de s’affranchir, les ados vont aller chercher la zone sensible de leurs parents. Si, pour le parent, l’ordre et la propreté sont très importants, ils vont avoir une chambre sens dessus dessous, pour provoquer un clash. C’est sain de se détacher de son parent. C’est sûr que ce n’est pas agréable à vivre, mais ça peut être payant de laisser l’ado s’exprimer dans ses traîneries. Ce n’est ni dangereux ni illégal. Ce qui est important, c’est de danser une valse délicate qui laisse aux ados suffisamment de corde, mais pas trop.

Vous donnez l’exemple d’un ado qui rentre deux heures après son couvre-feu. Le parent est furieux et lui crie : « Je ne te laisserai plus jamais sortir ! » L’ado s’enfuit. Qu’aurait-il fallu faire ?

Ce n’est pas le temps de faire de l’éducation parentale à cette heure-là, surtout dans l’état émotionnel dans lequel le parent était. On apprend à être parent en le faisant et en faisant des gaffes, de mauvaises interventions, même quand elles sont bien intentionnées. En analysant la situation, le parent comprend que son inquiétude s’est transformée en colère et qu’appliquée à son ado, la colère a causé sa fuite. Il n’y a pas de recette secrète, mais dans ce cas, le parent peut se dire : « Quand je suis dans cet état émotionnel, je ferais mieux de ne rien dire, puisque ça ne donnera rien de bon et que ça fera fuir mon fils. » L’ado n’a pas respecté le couvre-feu, ça demande une discussion, mais il faut être prêt à l’avoir. Parfois, le lendemain, c’est mieux.

Les propos d’Éliane Labbé ont été édités en raison d’un espace limité.

Comportements difficiles… Que faire ? Leila Ben Amor, Diane Morin, Yvon L’Abbé, Éliane Labbé, Clairélaine Ouellet-Plamondon. Éditions du CHU Sainte-Justine.