Emmanuel Kattan aime raconter des histoires, mais aussi donner à réfléchir. Dans son quatrième roman, L’attrapeur d’âmes, il parle tant d’amour et de musique que des souvenirs qui disparaissent et de la densité du temps. Entretien autour d’un livre riche.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Le roman

Balthazar Brindamour s’installe dans un village de la côte anglaise, seul dans une maison sise près d’une falaise. Les habitants l’observent avec méfiance, mais le jour où il empêche un suicidaire de passer à l’acte, leur regard sur lui change. Ayant eu vent de l’histoire, une journaliste pigiste, Julia, débarque chez lui dans le but d’écrire un portrait, et une lente complicité naîtra de cette rencontre. « J’avais commencé mes autres romans avec une intrigue en tête, explique Emmanuel Kattan. Cette fois, j’ai voulu qu’on découvre un personnage par petites couches, en les soulevant l’une après l’autre. » Balthazar aussi en apprendra sur les diverses pelures de Julia. « C’est un peu ça, l’idée du livre : nos vies se révèlent sous différents prismes à travers les rencontres et les retours sur le passé. Par exemple, quand on rencontre un ami pas vu depuis 20 ans, soudain il y a toute une dimension de notre vie qui apparaît, et ça nous oblige à la mettre en récit de manière différente. »

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L’attrapeur d’âmes, d’Emmanuel Kattan

La séduction

L’attrapeur d’âmes est un roman de séduction, estime l’auteur. Mais c’est par la parole que Balthazar et Julia apprendront à s’aimer. « La séduction entre les deux passe par le langage. J’aime ces films comme ceux de Richard Linklater, Before Sunrise et Before Sunset, où les personnages passent leur temps à parler. C’est plein d’élucubrations, il y a des choses agaçantes comme chez Rohmer, mais parfois des éclairs d’intuition géniaux. » Pour aimer vraiment quelqu’un, estime-t-il, il faut autant l’accueillir dans sa vie que vouloir faire partie de la sienne. Et pour ça, il faut se dévoiler. « Il y a un risque énorme à prendre et L’attrapeur d’âmes, c’est l’histoire de ce risque. La manière dont ces deux personnages, prudents et renfermés, sont forcés de s’ouvrir. »

Le temps

En filigrane du roman figure une réflexion sur le temps et sa perception. « Je me suis imprégné de lectures théoriques », dit celui qui a une formation en philosophie et qui a beaucoup lu sur le rapport entre le temps et la conscience, pour ensuite revenir à une question : à quoi se reportent nos souvenirs exactement ? C’est ce que Balthazar se demande en pensant à sa mère pianiste qu’il aimait tant. Les gens qu’on a aimés et perdus ne continuent-ils pas d’exister d’une certaine manière ? s’interroge-t-il. « Selon la théorie d’Einstein, il faut penser le temps non pas comme une flèche, mais comme une carte géographique, explique Emmanuel Kattan. Comme le lieu qu’on a quitté ne disparaît pas pour autant, le jour d’hier, qui n’existe plus, ça ne veut pas dire qu’il a disparu de l’univers. »

La mémoire

Emmanuel Kattan est obsédé par la mémoire. « J’ai essayé de contrer les pertes en mémorisant des choses. Mais ça ne sert à rien ! J’ai beau connaître Le bateau ivre par cœur, je ne me souviens toujours pas du nom de la personne que j’ai rencontrée hier à ce cocktail… » Il lance cette donnée-choc vers la fin du roman : les cinq sixièmes de notre vie disparaissent de notre mémoire, tombant dans une sorte d’abîme. « Mais qu’est-ce qui se passe avec tous ces moments qu’on a oubliés ? », demande-t-il. C’est clair, L’attrapeur d’âmes n’est pas le genre de roman qu’on écrit à 25 ans. « C’est vrai, mais ce n’est pas tellement parce qu’il faut avoir expérimenté beaucoup de choses. C’est simplement qu’il faut avoir ressenti la masse brute du temps, celle qui sépare nos 20 ans de nos 50 ans. On se sent un peu comme le décrivait Proust, distendu comme une ombre à la fin du jour. On peut l’imaginer à 20 ans, mais tant qu’on ne voit pas notre propre ombre qui s’étale dans l’horizon, on n’arrive pas à le ressentir dans nos tripes. »

L’art

Balthazar est pianiste et a le don de la synesthésie – c’est-à-dire que les notes s’expriment comme des couleurs. Julia a eu un amant peintre. La poésie, l’art et la musique sont au cœur de leurs conversations. « C’est un moyen de se révéler, de trouver cet espace en eux qui peut être aimé par l’autre, et peut-être de se réconcilier avec eux. » Emmanuel Kattan voit la musique comme un « fil de continuité », et une œuvre ne s’inscrit pas de la même manière dans notre vie selon le moment où on l’écoute, croit-il. « Ça nous aide à nous approprier notre vie et à en rattacher les différents morceaux, plutôt que de la voir comme une syncope de moments distincts. »

Les États-Unis

Emmanuel Kattan vit à New York depuis 14 ans. Il a travaillé à l’ONU et au British Council et est maintenant directeur d’un programme d’échange à l’Université Columbia, ce qui fait de lui un observateur averti de la société américaine. Après trois ans de trumpisme, son constat n’est pas que négatif. « Il y a des raisons de désespérer à cause de cette polarisation qui fait qu’on est de plus en plus aseptisés et immunisés contre des choses qui devraient nous choquer. Mais ce qui m’encourage, en voyant les débats au sein de l’université, c’est que les jeunes s’investissent dans la politique, ils sentent qu’ils ont des leviers. Il y a une société civile aux États-Unis qui est dynamique, et qui est peut-être le socle d’un espoir pour l’avenir. Je ne parle pas de politique internationale, c’est effarant et très inquiétant. Mais j’essaie de diriger mon regard vers les sources d’espoir, pas seulement de désespérance. »

L’attrapeur d’âmes, Emmanuel Kattan, Leméac, 160 pages.