(ÉDIMBOURG ) Il entre à l’Oxford Bar, l’air de rien. Une veste, un t-shirt noir, des chaussures sport usées, des airs de grand adolescent. Quelques mots avec les habitués assis au bar, puis avec la serveuse, avant de nous inviter à nous asseoir dans la salle voisine, qu’il surnomme son « deuxième bureau ».

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Visiblement, le succès n’a pas changé Ian Rankin. Malgré ses 30 millions de livres vendus dans le monde, l’auteur de polars écossais, père de l’inspecteur John Rebus et chef de file du mouvement « tartan noir », est loin de se prendre pour une vedette, ce qui facilite d’ailleurs le contact. Une question et le voilà parti, aussi jasant que peuvent l’être ses dialogues, à nous parler d’écriture, de politique et de la ville d’Édimbourg, qu’il a contribué à faire connaître sous un angle qui n’a rien de touristique…

Vous recevez souvent vos fans dans ce pub. C’est important pour vous de rester accessible ?

Oui, sauf quand je vais m’isoler pour écrire dans ma maison au nord de l’Écosse. Tu ne peux pas être romancier à moins de t’intéresser aux gens. Quand j’étais jeune, avant l’internet, c’était beaucoup plus difficile d’avoir accès aux auteurs. Maintenant, avec les médias sociaux et parce que je bois dans ce pub, les gens ont accès à moi. Ils ont aussi l’impression de faire partie de mes histoires, parce que c’est un endroit que fréquente l’inspecteur Rebus. Vous voyez cette place dans le coin, là ? C’est toujours là qu’il s’assoit. Stratégique. Pour ne pas être surpris par-derrière.

Le 22e et dernier livre de la série des Rebus (La maison des mensonges, éditions du Masque) vient d’être traduit en français. Où en est votre relation avec le personnage ?

C’est de plus en plus difficile, en partie parce qu’on ne sait pas quand il va se retirer pour de bon. Il vieillit, il est un peu moins en santé. Comment l’impliquer dans une enquête s’il n’est plus détective ? C’est le défi. Mais en même temps, il évolue. Je découvre encore des choses intéressantes à son sujet. Il y a sa fille, dont j’ai peu parlé. Et ses problèmes d’emphysème, qui vont le forcer à déménager dans un rez-de-chaussée…

Toutes les aventures de l’inspecteur Rebus se déroulent à Édimbourg, la capitale de l’Écosse. Pourquoi avoir jeté votre dévolu sur cette ville ?

D’abord parce que j’y vis depuis l’université, mais aussi parce que j’ai toujours été fasciné par la notion du bien et du mal. Édimbourg est un bon endroit pour explorer ce thème. Quand je suis arrivé ici, j’ai très vite vu qu’il y avait un côté beaucoup plus sombre que celui pris en photo par les touristes. Il y avait un problème d’héroïne, de prostitution, de chômage… J’ai eu envie de montrer ce côté des choses. C’est une ville avec deux réalités. La vieille ville et la nouvelle ville. La pauvreté et la richesse. Jekyll et Hyde… [l’auteur du roman, Robert Louis Stevenson, était originaire d’Édimbourg]. Bref, en surface, tout semble beau, mais si on gratte un peu….

C’est ironique, avec un portrait aussi sombre de la ville, que vous soyez devenu un argument touristique. Certains visiteurs viennent ici parce qu’ils ont lu vos livres. Il y a même une visite guidée qui va sur les traces de l’inspecteur Rebus…

Oui, c’est bizarre, non ? Mais au fond, les touristes aussi veulent la vérité. Ils veulent connaître le mal comme le bien. Les tours Rebus ont été créés par un ami à moi. Au début, je n’y croyais pas, mais c’est devenu un succès. Je crois en revanche que le bureau de tourisme est encore hésitant à promouvoir la ville sous cet angle. Ils ne veulent pas dire : « Hé ! Venez voir la capitale écossaise du meurtre ! »

La première ministre écossaise Nicola Sturgeon a récemment déclaré que l’inspecteur Rebus aurait voté OUI à l’indépendance de l’Écosse. Vous lui avez répondu le contraire. Pourquoi ?

Parce que Rebus est un conservateur avec un petit c. Il n’aime pas trop le changement. C’est pour ça qu’il aurait aussi voté contre le Brexit. Rebus aime le statu quo.

Et vous ?

Je préfère que mes personnages parlent pour moi. Mon vote n’est pas plus important que les autres. Je ne suis pas un intellectuel public. Je n’ai pas voulu m’engager publiquement sur la question de l’indépendance parce que je me serais fait trop d’ennemis. Regardez J. K. Rowling : ce qu’on lui a fait subir parce qu’elle voulait voter NON. Je crois que la vérité est généralement plus nuancée et boueuse que ce qu’on attend comme citation dans les médias ou sur Twitter, qui ne fait que polariser les débats. Eux et nous. Oui ou non. Partir ou rester. Partout où je regarde, il y a de la polarisation. De la méfiance. Trump. L’extrême droite. L’extrême gauche. On blâme l’étranger, les autres races, tout le monde sauf soi-même, pour ses propres problèmes. On dirait la montée du fascisme dans les années 30…

Croyez-vous que le SNP (Parti national écossais) demandera un autre référendum si le Brexit a lieu ?

Ce que le premier référendum nous a appris, c’est que la question n’a pas été réglée. Le désir est encore là. Les arguments sont encore là. Dans les journaux, dans la population, chaque jour, il y a des débats sur le sujet. Mais je crois que ça va prendre un certain temps avant qu’ils ne relancent la machine. Ils ne veulent pas précipiter les choses et manquer leur coup une deuxième fois, comme au Québec. Ils vont attendre que la poussière retombe, voir ce que le Brexit implique. Il ne faut pas oublier que la majorité de nos échanges commerciaux se font avec le Royaume-Uni. Dans le cas d’une séparation, aurons-nous une frontière physique entre les deux pays ? Combien de temps faudra-t-il pour se joindre à l’Union européenne ? C’est difficile. Et épuisant. Je suis épuisé. Pas moyen d’ouvrir la radio ou les journaux sans entendre parler du Brexit…

Vous avez déjà dit : « Quand j’aurai terminé le projet Rebus, j’aurai construit le grand portrait de l’Écosse de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. » Pensez-vous avoir réussi ?

Je sais que dans l’avenir, les gens pourront lire cette série et avoir un portrait assez précis de la vie en Écosse en ces temps troublés. C’est pour cette raison que je ne me lasse pas de Rebus. Il me donne encore l’occasion d’explorer l’Écosse, sa culture, sa politique, de bas en haut, des marginaux aux politiciens de haut rang. Et c’est pour cette raison que le polar est la forme littéraire idéale. Il permet d’écrire sur tout. La société, la politique, les questions morales. C’est de l’enquête en profondeur…

C’est quoi, le tartan noir ?

Ian Rankin n’aurait sans doute pas imaginé, en publiant sa première aventure de l’inspecteur Rebus, en 1987, préparer la voie à toute une génération d’auteurs écossais spécialisés en romans policiers. Aujourd’hui, la scène littéraire « tartan noir » est devenue si importante que des librairies écossaises lui consacrent des sections entières et dûment identifiées. Outre Rankin, le « tartan noir » comprend des auteurs comme Louise Welsch, Lin Anderson, Stuart MacBride, James Oswald, William McIlvanney ou Val McDermid. L’expression « tartan noir » est un clin au « Nordic noir », utilisé pour décrire la scène dynamique du polar scandinave. Certains se demandent toutefois s’il ne s’agit pas d’un simple terme de marketing destiné à mousser artificiellement un genre qui n’en est pas vraiment un.

PHOTO FOURNIE PAR L'ÉDITEUR

La maison des mensonges

La maison des mensonges
Ian Rankin
Éditions du Masque
455 pages