Passer trop de temps avec des retraités dans un chalet peut être risqué, car ils finissent par vous contaminer avec leurs hobbys. Des trucs pour lesquels vous ne pensiez jamais un jour avoir le moindre intérêt. Ça peut être le tricot, le tai-chi ou… les champignons.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ainsi, ma belle-mère, 74 ans, a fini par m’avoir avec sa lubie mycologique. Son dernier dada, ce sont les marasmes des Oréades, un nom exagérément poétique pour un petit champignon brun.

Lors de mes promenades en forêt, je lui rapportais des champignons pour qu’elle s’amuse à les identifier avec son guide. Assez rapidement, j’ai commencé à les identifier moi aussi, ce qui me donnait une quête, d’autant que j’adore manger des chanterelles sautées au beurre, ce que je ne faisais pas trop souvent, à 8 $ le minuscule casseau au marché Jean-Talon. En tout cas, je ne pensais pas un jour m’exclamer, les mains dans la terre au fond du bois, devant un spécimen ferme et non parasité : « Quelle superbe dermatose des russules ! » (merveilleuse dans une sauce à spaghetti). Pour tout dire, mes cris de joie font lever les perdrix et fuir les dindes noires.

Et c’est là que ça te pogne. Ta première vraie talle de chanterelles. Ton cœur palpite, à voir tous ces petits boutons d’or dans la pénombre des arbres, qui attendent comme par magie la personne avec l’œil et la connaissance.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Des chanterelles qui poussent à l’état sauvage.

Une obsession est née, et les futures déambulations en forêt suivent frénétiquement le chemin des talles trouvées, gardées secrètes, car un vrai cueilleur de champignons, comme un bon journaliste, ne dévoile JAMAIS ses sources.

On devient fou, comme l’ami du narrateur du livre Essai sur le fou de champignons traduit en 2017, de Peter Handke (Prix Nobel de littérature cette année), qui voit sa vie transformée par la rencontre d’un cèpe parfait.

Et à quoi tient-elle, cette magie du champignon sauvage, qui n’est ni animal ni végétal, mais dans un règne à part dans le monde vivant ? « Les champignons comme “Last Wilderness”, “Ultime nature sauvage” ? écrit Handke, dans la mesure en effet où ils étaient maintenant les seules plantes sur terre qui ne se laissaient pas cultiver, pas civiliser, encore moins domestiquer ; les seules à pousser de façon sauvage, insensibles à l’influence d’une quelconque intervention humaine. »

Cette folie-là est vraiment bien décrite dans le roman Cercles de feu de Thierry Dimanche (de son vrai nom Thierry Bissonnette), qui vient de paraître au Quartanier. Il a surtout publié des livres de poésie que je n’ai jamais lus – Cercles de feu est son premier roman –, mais j’ai peut-être un jour feuilleté son guide Champignons sauvages à découvrir, paru en 2001. Ce qui est certain, c’est que j’ai plongé dans le roman pour les champignons, plus que pour l’auteur qui m’était inconnu, et je ne l’ai pas regretté.

Je ne suis qu’une vulgaire néophyte qui mange ses petits profits mycologiques, mais dans ce roman, on est dans une autre ligue : les chasseurs de la morille de feu. Le Klondike du champignon. Un business où la compétition est féroce entre les cueilleurs.

Ce champignon très particulier et très prisé des gourmets ne pousse que sur les vastes territoires après des incendies de forêt. Rare et difficile à trouver, il demande du temps et de l’équipement. Aucune année ne ressemble à la précédente. Mais quand ça explose, c’est le pactole.

Dans Cercles de feu, nous suivons trois gars qui ne s’aiment pas vraiment, et qui en arrachent avec les femmes, dans leur quête éperdue de la morille de feu. L’histoire en fragments est racontée des trois points de vue en alternance, qui ne se rejoindront jamais. Ce ne sont pas des grands chums, ils s’associent pour leurs expéditions, contre l’Association des cueilleurs dont ils soupçonnent l’administrateur du site web de mentir au monde pour les égarer loin de ses talles. Ça rend parano, les champignons, surtout quand ils se vendent à prix d’or.

Il y a Thomas, jeune prof qui souffre de « compulsion mycologique ». Selon lui, c’est une drogue, « capable de consumer la vie professionnelle et familiale de quelqu’un ». Il y a Paul-Marie, un Français au Québec depuis 30 ans, retombé dans son enfance en Bretagne, où la morille était « un véritable mythe culinaire, qui rivalisait avec les truffes du Périgord », en découvrant l’impressionnante vigueur de la morille d’Amérique. Le plus vieux du trio, le plus maladroit aussi, et le plus niaisé par les autres. Enfin, il y a Claude, le bourru, père monoparental absent, qui boit comme un trou et sniffe de la coke pour se remettre d’aplomb. Le plus atteint par l’appât du gain.

J’ai failli lâcher ce livre de 438 pages parce que pendant au moins 250 pages, les gars ne trouvent absolument rien, encore hantés par leur belle récolte de 2006. Sauf que la déception fait partie de la vérité avec un grand V du champignon. Il faut savoir être têtu, en mycologie comme en littérature. Et puis, j’avais confiance, en soulignant toutes les excellentes recettes aux champignons que le roman contient. Quand ce qu’ils nomment « le Grand Caboum » arrive, c’est-à-dire l’éclosion rêvée, ils ne sont pas loin de perdre la tête, et le lecteur aussi. La morille de feu va finir par les consumer tous intérieurement, comme l’anneau maudit du Seigneur des anneaux de Tolkien.

Aucune idée si les lecteurs qui n’en ont rien à cirer des champignons vont embarquer dans ce road novel — un genre qui m’ennuie profondément d’habitude, mais pas ce coup-ci, grâce aux champignons — où l’on se promène dans les coins très reculés du Québec et de l’Ontario, en compagnie de trois hommes dont la masculinité n’est pas tant toxique que douloureuse, et dont l’amitié potentielle est entravée par cette fureur de la morille. Le quatrième de couverture évoque, avec raison, La bête lumineuse, ce documentaire stressant de Pierre Perrault où l’affection virile en prenait pour son rhume pendant une partie de chasse — chez Dimanche, la tristesse se trouve dans ces spasmes de tendresse réprimés entre gars pourtant dans le même bateau. Cercles de feu pourrait faire un maudit bon film de Robert Morin.

Par-dessus tout, c’est la connaissance évidente, et surtout intime, de Thierry Dimanche de la mycologie et de ses effets sur les hommes qui fait de Cercles de feu un roman à part, comme les champignons le sont dans les écosystèmes. Après cette lecture, vous ne verrez plus jamais vos morilles de la même manière dans votre assiette au restaurant.

PHOTO FOURNIE PAR LE QUARTANIER

Cercle de feu, Thierry Dimanche, Le Quartanier, 438 pages.

PHOTO FOURNIE PAR GALLIMARD

Essai sur le fou de champignons – Une histoire en soi, Peter Handke, Arcades Gallimard, 144 pages.