Le boys club se cache partout dans les structures de notre société. C’est ce qu’affirme la professeure Martine Delvaux dans son plus récent livre. De la Ligue du LOL à l’administration Trump, l’autrice de l’essai Les filles en série poursuit sa réflexion sur les organisations genrées qui défavorisent les femmes.

Nathalie Collard Nathalie Collard
La Presse

Quelle est l’origine du boys club ?

À la fin du XIXe siècle, les femmes exerçaient un certain pouvoir dans le foyer, pouvoir ô combien pervers, et les hommes ont senti qu’ils n’avaient plus leur place. Alors ils sont allés se créer un foyer à eux, un club privé. Je me suis demandé : que font les hommes dans ces clubs, ces « deuxièmes foyers » ? Eh bien, ils sont dans les rumeurs, le placotage, dans la bouffe, l’alcool. Ils ont reproduit en quelque sorte le foyer à l’extérieur du foyer. C’est de ça qu’est issu le boys club.

Aujourd’hui, c’est quoi, un boys club ?

C’est un lieu fréquenté par des hommes qui ont du pouvoir : des politiciens, des ministres, des gros financiers, des banquiers… Et c’est là que ça devient intéressant. Qu’est-ce qui se trame là, sinon tout ce qui se passe dans notre société ? C’est là, autour d’une table, derrière des portes closes, que se prennent les décisions.

C’est d’ailleurs ce que les Britanniques dénoncent : cette courroie de transmission directe qui va de l’école privée au club privé puis au gouvernement. Chez nous, les clubs privés sont plus rares, mais l’organisation du boys club demeure la même : un groupe d’hommes riches, blancs, hétéros, de classe moyenne, dans la quarantaine ou la cinquantaine, qui se parlent entre eux. Ce n’est pas n’importe quel boys club, c’est celui qui tient les rênes du pouvoir économique, politique et sexuel. Et après ça, on parle de démocratie. Mais de quelle démocratie parle-t-on ?

Dans votre livre, vous analysez les différentes figures du boys club jusqu’à celle, extrême, du viol collectif…

Je suis devenue obsédée par la figure d’hommes qui sont en cercle, qui se regardent. Que se passe-t-il ? La figure la plus troublante et la plus « dark » du boys club, c’est effectivement celle du viol collectif.

C’est l’essence même d’un boys club. C’est là où ça se cristallise à mon avis. Je sais que c’est terrible, et que ce passage du livre est dur à lire. Douloureux, même. Mais à mon avis, ce qui se produit dans un viol collectif, c’est ce qui se passe à des échelles plus ou moins grandes, à des degrés de violence plus ou moins grands, dans la société. Je parle d’un dispositif, d’une sorte de moteur, d’un mécanisme qui est central et qui est tellement présent qu’on ne le voit même plus aller. C’est ce fonctionnement-là que je voulais dénoncer.

Est-ce que les hommes sont conscients de ce mode d’organisation, selon vous ?

Probablement pas. Car s’ils l’étaient, et qu’il y avait un vrai souci d’équité, ça s’arrêterait. Je n’ai pas envie de voir les gens comme des êtres machiavéliques. Il y en a qui le sont, mais ce n’est pas la majorité.

Je le dis clairement dans mon livre, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la psychologie masculine. Ce n’est pas l’homme ou LES hommes. Je n’en veux pas aux hommes comme tels. Mais je veux qu’on puisse repérer et dénoncer cette structure-là. Je veux qu’on puisse dire : ceci est un boys club et vous êtes en train de le faire, et vous le faites sur le dos des femmes et de toutes les minorités.

Pour vous, Donald Trump et son entourage sont l’incarnation ultime du boys club ?

Trump nous permet de voir le boys club dans sa pire expression. Il l’incarne dans sa forme la plus perverse et la plus pathétique. Et Mar-a-Lago est l’exemple parfait du club privé où tout ce qui se joue, ce sont des intérêts politiques. Tout à coup, la Maison-Blanche se retrouve dans un club privé. On peut se dire que c’est anecdotique, mais non, car c’est vraiment un changement de l’image politique. C’est une régression, ça frôle la monarchie.

Trump nous montre aussi que le boys club est malade. C’est une structure qui ne respire pas, qui ne se renouvelle pas, c’est poussiéreux, c’est passé de mode.

Les hommes vous répondront : « Mais alors, on ne peut plus se retrouver entre nous ? »

Bien sûr qu’ils peuvent se retrouver entre eux. Mais si ce sont des hommes de pouvoir qui se réunissent toujours et que, sous prétexte de loisir, ils brassent des affaires et prennent des décisions, ce n’est pas la même chose. Si on organise la société de telle sorte que c’est un groupe minoritaire d’hommes blancs qui est toujours à la tête de toutes les grandes institutions, ça ne marche pas. Ce n’est pas de la démocratie.

Longtemps, les femmes ont voulu faire partie du boys club, ou tout au moins reproduire cette structure. C’est une erreur, selon vous ?

On continue à dire aux femmes qui veulent le pouvoir : « Prends-la, ta place. Fais comme nous. » Je ne pense pas que « faire comme eux » soit la solution. Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais peut-être que la première chose serait de ne pas regarder vers eux et de nous regarder, nous ? En nous disant qu’on veut imaginer autre chose. Il faut arrêter de penser que le boys club est LE modèle. On a payé assez cher.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU REMUE-MÉNAGE

Le boys club, de Martine Delvaux. Éditions du remue-ménage. 232 pages.