Près de six mois après avoir été visé par des allégations d’inconduites sexuelles, l’humoriste Julien Lacroix, terré dans le silence depuis les évènements, s’est exprimé mardi sur ses plateformes sociales pour présenter ses excuses et parler de son « processus de rétablissement », révélant dans ces lignes sa dépendance à l’alcool et à la drogue.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

« Je brise le silence, après beaucoup de honte, de regrets et de tristesse », a écrit Julien Lacroix dans une publication relayée sur ses pages Facebook et Instagram.

L’humoriste et comédien a présenté ses « sincères excuses aux personnes [qu’il a] blessées ». « Sachez que je prends responsabilité sur mes actions et que je travaille chaque jour à réparer ce que j’ai brisé chez les autres et en moi », a-t-il ajouté, avant de signifier son appui au mouvement de dénonciations qui a eu « des impacts majeurs dans [sa] vie ». Survenue l’été dernier au Québec, cette nouvelle vague faisant suite au mouvement #metoo a visé et fait tomber plusieurs artistes, dont Lacroix lui-même.

« Il est anormal qu’en 2021, autant d’hommes continuent d’avoir des comportements toxiques, a-t-il écrit mardi. Je ne veux plus jamais faire partie de cette catégorie. »

Le comédien et humoriste révèle dans son message être alcoolique et dit se rétablir « un jour à la fois ». « Par souci de transparence, particulièrement pour les plus jeunes qui m’ont suivi depuis des années, je partage une infime partie de mon cheminement qui est loin d’être terminé. Depuis très jeune, j’ai ignoré les problèmes que j’avais, j’ai étourdi mon mal-être avec l’alcool, la drogue et plus tard le travail, a-t-il écrit. J’ai oublié de faire attention à l’humain et aux gens autour de moi. »

Disant ne pas tenter de se « cacher derrière cette maladie », Julien Lacroix met en lien ses dépendances avec ses agissements passés et soutient avoir entamé un long processus thérapeutique. « L’intoxication volontaire n’excuse aucun geste, je crois néanmoins qu’il serait trop facile de balayer cet aspect du revers de la main et d’ignorer le sujet. »

S’il peut y avoir des liens entre des problèmes de consommation et la violence sexuelle, « ça ne vient jamais l’excuser, ce n’est qu’un facteur contributif. Ça peut accompagner la violence, mais pas la causer », affirme à ce sujet Stéphanie Leduc, directrice du Regroupement des intervenants en matière d’agression sexuelle (RIMAS), dont les 225 membres viennent en aide aux auteurs d’infractions à caractère sexuel.

Joint mardi, Julien Lacroix n’a pas souhaité s’entretenir avec La Presse. Afin de « préserver le calme dans l’entourage de Julien, nous refusons toutes les demandes d’entrevue pour l’instant, nous a indiqué un intermédiaire, par courriel. Pour le moment, Julien va continuer son cheminement ».

Des allégations d’abord niées en bloc

Il y a de cela six mois, neuf femmes, dont cinq à visage découvert, ont raconté au quotidien Le Devoir avoir été victimes d’inconduites sexuelles de la part de Julien Lacroix. Son ex-conjointe, l’auteure et script-éditrice Geneviève Morin, allèguait que l’humoriste l’avait violée et harcelée. Trois femmes ont également dit avoir eu des relations sexuelles non consentantes avec lui. Cinq autres, dont l’humoriste Rosalie Vaillancourt, ont rapporté des comportements déplacés et toutes ont dit qu’il les aurait embrassées sans leur consentement.

Sur les réseaux sociaux, mardi, Geneviève Morin et Rosalie Vaillancourt ont toutes deux réagi à la sortie de Julien Lacroix. Vaillancourt, dans un long texte, s’est avouée « mal à l’aise et triste ». Tout en affirmant « croire en la réhabilitation », elle dit « avoir de la difficulté à voir qu’il a fait du chemin auprès des victimes » tant cette sortie est précipitée à ses yeux. « À quel point la maladie de l’alcoolisme peut évacuer les violences sexuelles ET la mémoire collective !? », écrit-elle encore.

Pour Rosalie Vaillancourt, qui était amie avec Julien Lacroix, les excuses faites mardi sont un « message formaté » publié afin de « tâter le terrain » pour un éventuel retour à la vie publique.

Geneviève Morin a quant à elle partagé sur Instagram un poème tiré du recueil The Nectar of Pain, de l’auteure et militante Najwa Zebian : « C’est notre histoire qui me hante, je ne te veux plus dans ma vie. / Ce n’est pas de toi que j’ai du mal à me guérir / C’est la douleur et les blessures qui continuent de saigner chaque fois que je pense à toi ou que j’entends ton nom / […] ». L’ancienne conjointe de Julien Lacroix écrit en légende de sa publication qu’elle est « fatiguée de pleurer ».

Les mots me manquent, c’est rare. Mais j’ai eu ce magnifique poème en tête. Je trouve qu’il met le doigt sur ce que je ressens.

Geneviève Morin, ex-conjointe de Julien Lacroix qui a partagé sa vie pendant près de six ans avec l’humoriste

À la suite de la parution de l’article du Devoir, Mme Morin avait signé un texte très personnel sur le site Urbania décrivant les abus sexuels et psychologiques qu’elle aurait subis. Mardi, elle a écrit en légende de sa publication qu’elle était « fatiguée de pleurer ». « Les mots me manquent, c’est rare, ajoute celle qui a partagé sa vie avec l’humoriste pendant près de six ans. Mais j’ai eu ce magnifique poème en tête. Je trouve qu’il met le doigt sur ce que je ressens ».

Le jour de la publication de l’article du Devoir, fin juillet, l’homme de maintenant 28 ans s’était exprimé sur Facebook pour réfuter les allégations à son endroit. « Je ne suis pas un ange, mais pas un démon non plus, et certainement pas le prédateur sexuel qui sévit depuis une décennie comme Le Devoir me décrit [lundi] matin », avait-il notamment affirmé, dans une publication contrastant grandement avec sa récente sortie.

Les liens avec son équipe de gérance, Groupe Phaneuf, avaient alors été rompus, tandis que l’artiste annonçait prendre une pause par rapport à ses projets professionnels. Julien Lacroix n’a plus fait d’apparition publique depuis, et son compte Instagram, tout comme sa page Facebook, était resté inactif jusqu’aux publications de mardi.

Dans cette sortie qui met fin à son silence, le gagnant de quatre Olivier, dont la prolifique carrière le menait à multiplier les apparitions scéniques et télévisuelles, assure que sa prise de parole n’a pas pour but « d’annoncer un retour », mais uniquement de présenter ses excuses.

L’essentiel est que j’ai blessé des gens, et que je m’en excuse profondément. Je travaille désormais tous les jours à devenir humblement une meilleure personne. Mes amendes honorables font partie de mon processus de rétablissement, je les fais en privé, avec les personnes concernées et prêtes à les recevoir.

Julien Lacroix

Reconnaître ses actes est une étape primordiale dans le cheminement d’un auteur d’actes répréhensibles à caractère sexuel, même si cela se fait à différents moments du processus pour chaque individu, explique Stéphanie Leduc, du RIMAS. De plus, « voir un message où la problématique est reconnue, ça peut être un soulagement pour les victimes, note-t-elle. Dans le cas d’une personnalité publique, peut-être qu’elle prend sa tribune pour essayer de rassurer des victimes, pas seulement les siennes, en disant qu’elle fait des démarches, que ça existe, peut-être aussi pour donner espoir ».

De l’aide pour cheminer

Julien Lacroix dit avoir intégré des « groupes de jeunes hommes qui veulent s’en sortir et discuter sans être jugés ». Des cercles dans lesquels il affirme côtoyer « beaucoup de tristesse, de souffrance, de gens en recherche de repères, mais malgré tout, beaucoup d’espoir ».

S’il n’a pas été possible de savoir vers quel genre de ressources l’artiste s’est tourné ni en quoi consiste exactement le travail qu’il affirme avoir entamé, il est certain que plusieurs moyens s’offrent à ceux qui cherchent à corriger leurs comportements nocifs, notamment à caractère sexuel.

La demande d’aide d’auteurs d’inconduites est encore marginale et peu connue lorsqu’il n’est pas question d’un ordre de la cour en raison d’un processus judiciaire, explique Stéphanie Leduc. Toutefois, ces dernières années, « on observe que de plus en plus d’individus font des demandes d’aide sans avoir eu d’accusation formelle ou même sans être passés à l’acte », ajoute-t-elle.

La question des infractions à caractère sexuel est de plus en plus discutée en société « depuis 2017, avec le mouvement #moiaussi », ce qui permet de mieux faire face à la problématique, indique celle dont l’organisme travaille depuis 25 ans à promouvoir l’importance du traitement des auteurs de violence à caractère sexuel.

L’approche la plus reconnue pour venir en aide à ces individus est celle de la thérapie de groupe, supervisée par des psychothérapeutes.

« Les gens qui s’impliquent en bénéficient grandement, par rapport à la diminution du risque de récidive, mais aussi pour leurs relations personnelles, affirme Stéphanie Leduc. Au début, ils peuvent être très réticents à l’idée de parler de déviance sexuelle avec d’autres gars autour de la table, mais ensuite, ils voient qu’ils peuvent parler de façon plus ouverte, avec moins de jugement. Ils se sentent plus compris. »

À l’Union des artistes (UDA), toute l’énergie est consacrée à soutenir les victimes de harcèlement ou de violences, indique-t-on à La Presse. Aucune ressource n’est actuellement mise en place pour les artistes ayant perpétré des actes répréhensibles et cherchant de l’aide, bien que l’assurance collective permette à ceux ayant un revenu suffisant de bénéficier de services psychologiques, affirme l’UDA.