Deuxième et dernier spectacle du festival Juste pour rire présenté devant public avant la fermeture des salles, la Soirée Carte blanche des Grandes Crues passera sans aucun doute à l’histoire. Mais pas forcément pour les raisons que les producteurs de l’empire de l’humour québécois auraient souhaitées.

Stéphanie Vallet Stéphanie Vallet
La Presse

Environ 80 amateurs d’humour (selon les dires de l’animateur de foule) attendaient docilement en ligne, à deux mètres de distance, pour entrer au Théâtre St-Denis jeudi soir et assister au tout dernier spectacle qui sera donné dans la salle jusqu’à nouvel ordre.

Parmi eux, Anne Côté, accompagnée de ses trois fils pour assister au gala des Grandes Crues. « J’ai réservé il y a longtemps ! On a hésité et, finalement, ma fille n’est pas venue avec nous. Mais les mesures de sécurité semblent adéquates, on a tous nos masques ! Je trouve ça triste pour les humoristes des autres galas : faire des numéros sans public, ça va être difficile pour eux. Ceux qui vont passer aujourd’hui sont chanceux », notait-elle très justement.

À quelques mètres de là, Claudia, fan des Grandes Crues, n’a pas hésité une seconde à se déplacer mercredi soir. « J’ai acheté mes billets il y a une semaine. Je devais aller les voir en spectacle la semaine passée, mais elles ont annulé. C’est bien organisé. On a eu deux courriels avec tous les règlements autour de la COVID bien inscrits ! Je n’ai vraiment pas de craintes. On va se rabattre sur la programmation sur l’internet pour continuer à rire », a-t-elle précisé.

Jouer devant une salle remplie à environ 5 % de sa capacité un soir de gala : c’est pas mal le cauchemar de tout humoriste ! Une expérience qui marquera sans aucun doute les artistes, mais aussi le public.

On se souviendra longtemps de l’atmosphère qui régnait dans ce Théâtre St-Denis désert, là où résonnent habituellement les rires et les ovations des spectateurs.

L’animateur de foule (c’était plutôt ironique à porter comme titre mercredi soir) a tant bien que mal tenté de réchauffer les spectateurs : « On respecte pas pire les consignes sanitaires ! Ça ne sonnera pas pareil qu’avec 1300 spectateurs, alors donnez de l’amour au maximum à nos humoristes », a-t-il lancé, un brin désespéré, aux 80 festivaliers.

« Ce sera en réalité augmentée à la télé. C’est normal si vous ne reconnaissez pas la personne à côté de vous. Elle n’était pas là ! », a-t-il indiqué.

Tout comme le gala de Laurent Paquin et de Korine Côté la veille, la Soirée Carte blanche des Grandes Crues était en effet captée pour être diffusé à l’hiver 2021 sur les ondes de Noovo. Les spectateurs virtuels en délire ajoutés grâce à la technologie risquent d’ailleurs de bénéficier à certains plus que d’autres dans ce gala assez inégal, somme toute. Surtout que contrairement aux autres années, on a plus assisté à un enregistrement télé qu’à un gala en bonne et due forme, ce qui a un peu brisé le rythme et l’ambiance de la soirée. Avec la magie du montage, vous n’y verrez bien entendu que du feu !

PHOTO ÉRIC MYRE, FOURNIE PAR JUSTE POUR RIRE

Stéphane Rousseau s’est glissé dans la peau d’un célébrant dragueur un peu louche.

Pour le meilleur et pour le pire

C’est donc en petit comité que Les Grandes Crues ont célébré leurs noces jeudi soir. Le sympathique duo composé de Marie-Lyne Joncas et d’Ève Côté avait choisi pour l’occasion de s’unir, même dans l’adversité, et de s’offrir en cadeaux leurs humoristes préférés. « On a passé la COVID séparées et on a dit : plus jamais ! On a réalisé qu’on était inséparables ! », ont-elles lancé en débarquant sur scène. Dès les premières minutes, on remarque clairement qu’il est bien plus flagrant quand un gag tombe à plat devant moins d’une centaine de spectateurs que dans une salle comble.

Daniel Grenier a été le premier à en faire les frais. « C’est pas mal ça mon style d’humour », a-t-il lancé après de très timides applaudissements. Il a surtout marqué des points avec ses jeux de mots en photo et son medley à la guitare.

« Il y a foule ! On se croirait au Econo Fitness ! Content de faire le 1/20 du St-Denis. Je pourrais dire que dans la même année, j’aurai fait ça et mon CV pour devenir agriculteur », a blagué Charles Pellerin sur scène avant de livrer un numéro assez réussi sur le vieillissement.

Yannick De Martino aura quant à lui été notre coup de cœur de la soirée en jasant de son confinement aux objectifs irréalistes. Comme « lire l’intégralité des œuvres de Dany Laferrière et apprendre à faire de la harpe ». On embarque à fond dans son délire sur les animaux qui parlent et ses textes franchement bien écrits et drôles.

PHOTO ÉRIC MYRE, FOURNIE PAR JUSTE POUR RIRE

Yannick De Martino

Clin d’œil à Mathieu Dufour, Christine Morency et Korine Côté réunis à la même table du mariage des Grandes Crues qui, malgré quelques accrochages dans leur texte, ont été divertissants.

On a été pas mal moins impressionnée par Nicolas Audet, qui a décrit son anxiété pour des choses banales, comme quand sa blonde met des miettes de bagel partout chez lui, ou encore Martin Perizzolo, qui a jasé de la fin du monde en précisant qu’il souhaite être libre de péter devant sa compagne, surtout s’il est confiné dans un bunker. Déboussolés par les circonstances, les Denis Drolet ne marqueront pas non plus les esprits avec leur sketch.

On a ressenti un certain malaise chez la plupart des humoristes, qui n’étaient pas portés par les rires habituellement plus fournis des spectateurs. Au lieu d’avoir le cœur à la fête, on avait surtout l’impression d’être au chevet des salles de spectacle, mercredi soir.

Un bien étrange contexte pour donner un gala Juste pour rire, comme l’a si justement noté l’humoriste Matthieu Pepper dans une publication Facebook avant de monter sur scène mercredi soir pour la représentation de 21 h : « La salle sera pratiquement vide, les rires seront timides, mais on va faire honneur à L’IMMENSE travail qu’ont fait les artisans, techniciens, producteurs et metteurs en scène au cours des dernières semaines. »