D’un essai, j’attends le déploiement d’une pensée capable d’ouvrir mes horizons, de me libérer de mes limites. Un livre qui m’a fait ça, c’est L’œil du maître, de Dalie Giroux, paru à la fin de 2020. Vous permettez que des fois, je vous parle d’un livre qui n’est pas sorti la semaine passée ? Il y en a qui me prennent plus de temps à digérer.

Publié le 20 juin 2021

Je cherchais un prétexte, en fait, et ce sont les réactions épidermiques au fait que des missionnaires canadiens-français ont participé à la destruction culturelle des Premières Nations, dans la foulée de la découverte des restes de 215 enfants autochtones à Kamloops, qui m’en donnent l’occasion, alors que lundi, ce sera la 25Journée nationale des peuples autochtones.

Pourquoi sont-ils encore si nombreux au Québec, chaque fois qu’il est question des autochtones, à se cacher derrière l’argument « c’est-pas-nous-c’est-le-fédéral » ? Pourquoi, lorsqu’une tragédie touche des autochtones ou des immigrants, faut que ça revire inévitablement en débat sur le « Québec bashing » ?

De La Pêche, entre Hull et Maniwaki, Dalie Giroux, professeure de théorie politique à l’Université d’Ottawa, répond au téléphone à mes questions de manière aussi limpide et implacable que dans son livre qui m’a profondément remuée. Peut-être parce que nous avons le même âge, que nous avons grandi toutes les deux dans le rêve souverainiste, biberonnées à un récit de notre identité qui stagne face aux défis d’aujourd’hui. « Je trouve qu’il y a un blocage dans notre manière de parler du Québec, c’est ça, le sujet de L’œil du maître, dit-elle. Avec la découverte à Kamloops, tout le monde est bien sûr bouleversé, et on va répéter les choses que c’est un mal canadien, la colonisation des autochtones. J’ai recadré ça dans le fait que, finalement, il y a une position de victimes du colonialisme dans notre récit, et c’est nous, les Canadiens français, personne d’autre. Un autre sujet politique colonisé ne peut pas exister parce que ça nous enlève notre position. »

Les pensionnats représentent une question difficile pour les Québécois, estime Dalie Giroux. « On a une relation complexe et ambivalente avec les institutions religieuses. On hérite de cette idée groulxienne selon laquelle les deux piliers de notre identité sont la langue et la religion. Ces gens qui animaient les pensionnats autochtones pour une belle part étaient des Canadiens français, et étaient des héros à l’époque. »

PHOTO JAKE WRIGHT, FOURNIE PAR MÉMOIRE D’ENCRIER

Dalie Giroux, auteure de L’œil du maître

Dans le récit qu’on se fait, on a mis la religion dehors avec la Révolution tranquille et laïcisé nos institutions – l’école, les universités, les hôpitaux –, mais quelque part, ce n’est pas parce qu’on a répudié l’Église qu’on n’en hérite pas.

Dalie Giroux

Et selon Dalie Giroux, nous demeurons somme toute assez pudiques sur les abus et la violence institutionnelle de l’Église. « Certains d’entre nous ont été des enfants de Duplessis, et j’ai l’impression qu’on n’a jamais vraiment voulu faire totalement la lumière là-dessus. Quelque part, on ménage l’Église pour se ménager soi-même, parce que c’est un pilier écroulé de notre identité. Sachant ce qui a été vécu dans ces institutions-là dans ma propre communauté, je n’ai pas de misère à m’imaginer l’horreur des pensionnats autochtones, avec une coche de plus qui est le génocide culturel. »

Rater sa naissance de peuple en Amérique

Dans L’œil du maître, Dalie Giroux remet en question cette affirmation de « maîtres chez nous », nos luttes souverainistes, et tous les rendez-vous manqués avec les Premières Nations. En gros, ce que les Québécois ont proposé au fil du temps aux autochtones dans leur projet d’émancipation a été de remplacer les maîtres anglophones par des maîtres francophones, et non pas de mettre à terre le projet colonial à l’origine du Canada. Elle écrit dans cet essai : « On peut dire rétrospectivement que le Québec nouveau s’est marginalisé par rapport à la question autochtone et de ce fait a raté sa naissance politique en Amérique. Raté de faire de cette naissance une contribution à l’émancipation de toutes et de tous. »

« Le projet souverainiste était une poursuite de la colonisation, estime-t-elle. Ça allait être nous, les boss, maintenant. Je comprends que dans le monde où l’on vit, il y a peu d’autres façons de s’en sortir que d’être le boss, mais ce n’est pas un projet d’émancipation et on a frappé le mur avec ça. Comment on se resitue ? C’est comme si on n’avait pas vraiment digéré 1995 encore, que le Québec a une nostalgie de sa posture de victime, qui fait en sorte qu’on ne prend pas nos responsabilités. »

La responsabilité autochtone, on la rejette sur la Loi sur les Indiens, les réserves, le fédéral, mais on a la compétence sur les ressources naturelles et on les exploite. On a un intérêt objectif à poursuivre la destruction des peuples autochtones.

Dalie Giroux

« On est structurellement, historiquement et institutionnellement impliqués là-dedans, poursuit-elle. Notre infériorisation en tant que Canadiens français est réelle, mais elle est relative. C’est-à-dire que nous, on s’en est sortis, mais pas en se solidarisant avec les Premières Nations, les immigrants et les gens racisés. Je trouve que c’est ce qu’il faut assumer maintenant. C’est ça dont il faut prendre responsabilité. »

Territoires non cédés, qu’est-ce que c’est ?

On entend de plus en plus dans des cérémonies que nous sommes sur des territoires non cédés, ce qui en exaspère plus d’un, parce qu’une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce que ça change au fond ? Dalie Giroux dit que c’est une façon de garder une réalité dans l’actualité. « Ça veut dire que les gouvernements ont une obligation de négocier. Par exemple, on vient de se faire annoncer une énième mouture du Plan Nord. Depuis Jean Charest jusqu’à Legault, ça consiste en des projets d’exploitation industrielle miniers dans des territoires non cédés. Ce ne sont pas juste des gens capricieux qui veulent être reconnus comme autochtones, ils disent qu’ils ont des droits, et il faut au minimum qu’ils soient à la table quand des décisions sont prises. »

Elle estime ce background très absent de notre approche épisodique sur la question autochtone, comme dans le cas de la mort de Joyce Echaquan. « Il y a le camp compassionnel, et le camp qui va dire qu’on n’a rien à voir avec ça. Mais au fond de ça, il y a la question territoriale. C’est ça, le colonialisme. Alors quand on dit qu’il n’y a pas de racisme systémique au Québec… Voyons ! Notre économie, notre PIB et nos modes de vie reposent sur l’exploitation de territoires non cédés, est-ce que ça peut être plus systémique que ça ? »

Pour Dalie Giroux, Kamloops, les relations entre la police et les autochtones à Val-d’Or, le rapport Viens, la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, le Plan Nord, tout ça est lié. « Ce sont les symptômes d’une manière de fonctionner. On a en commun un système qui a besoin de mettre en réserve et de déshumaniser les peuples autochtones pour fonctionner. »

Réinventer l’avenir

Comme Québécoise, Dalie Giroux dit qu’elle ne s’excusera jamais d’exister. Moi non plus. Nous faisons partie de ce carambolage de peuples survenu en Amérique, et on commence à peine à évaluer les dégâts en sortant de nos habitacles. Le colonialisme fait mal à tout le monde, pas seulement aux Canadiens français.

Elle laisse entendre dans L’œil du maître que le projet d’indépendance pourrait vivre, si on le pense autrement, si on le « repolitise », et s’il ne reconduit pas les oppressions. « Le terrain aujourd’hui, croit-elle, concerne nos relations avec l’environnement, les immigrants, les autochtones. Si on ne veut pas avancer dans ces espaces de parole, notre espace rétrécit, on va se parler “entre nous” et, effectivement, on va se réduire comme peau de chagrin. Cet espace, il faut qu’il soit intelligent, inclusif et émancipateur, pis ça va attirer les gens. Il faut qu’ils aient envie d’être québécois, merde ! »

Dalie Giroux veut regarder son héritage québécois en face, le meilleur comme le pire, et non le fantasmer. « Pour les gens disons “non-québécois-de-souche”, ça leur fait du bien de nous entendre être critiques. Ça nous humanise aussi. Il faut que tout le monde se parle et soit inclus dans la conversation, et la préservation des Québécois de souche ne peut pas être la prémisse de la conversation. Nous avons des institutions, des artistes, des intellectuels, dans un lieu collectif qui se passe en français. Si on veut que cet espace politique soit viable, il faut qu’il soit ouvert. C’est ça qu’il faut cultiver. Il faut reconnaître le pluralisme, pas d’une manière superficielle, mais profonde. C’est-à-dire en acceptant que ça se peut qu’on change la manière dont on se comprend nous-mêmes. Il faut que cette histoire-là puisse être racontée de manière chorale avec toutes les voix. Je dirais aux gens de s’ouvrir à la possibilité que la multiplication des récits ne va pas nous faire disparaître. Au contraire. »

L’œil du maître

L’œil du maître

Mémoire d’encrier

183 pages