« On peut vraiment faire de l’innovation même si on est des couturières en Gaspésie »

Marc Tison
Marc Tison La Presse

L’innovation

Le masque réutilisable etrëma de Frëtt Solutions peut subir une centaine de lavages sans perdre ses capacités de filtration des particules fines. Savante combinaison de textiles et de matériaux de haute performance, il répond aux exigences de plusieurs organismes de normalisation nord-américains et européens, notamment celles de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour le remplacement des masques jetables dans les milieux de travail du Québec. Il a été patiemment mis au point par une petite équipe de designers, couturières et spécialistes de Caplan, en Gaspésie.

Qui

Frëtt Solutions est la nouvelle division de recherche et développement de Frëtt Design, un atelier de création et de confection de vêtements à vocation écologique fondé en 1997 par Michelle Secours.

Quand la pandémie a frappé, la designer a lancé un appel sur Facebook pour vérifier si les masques que pourrait fabriquer son atelier susciteraient de l’intérêt dans la région. Elle a été submergée de réponses dès le lendemain. Des infirmières de l’hôpital régional se sont même présentées à sa porte pour proposer des matériaux utilisés dans leur milieu.

PHOTO FOURNIE PAR FRËTT DESIGN

Michelle Secours, présidente de Frëtt Design

Intriguées, sa collègue Monique Dumas-Quesnel et elle ont élargi leurs recherches, en interrogeant les instances gouvernementales sur les moyens de tester ces matériaux. « C’est là que l’aventure a vraiment pris un chemin beaucoup plus scientifique qu’artisanal », décrit l’entrepreneure.

Un spécialiste de la mécanique des fluides s’est même joint à sa (petite) équipe. « On a deux scientifiques dans notre équipe, explique Michelle Secours. En Gaspésie, c’est ça qui arrive, parfois les gens ne travaillent pas nécessairement dans leur domaine, parce qu’ils font un autre choix pour leur carrière. Ils décident du lieu où ils veulent vivre. »

Le produit

Pour fabriquer ses masques réutilisables ordinaires, les effectifs de Frëtt sont passés d’une demi-douzaine d’employés à une trentaine d’enthousiastes, dont plusieurs bénévoles. C’est avec les revenus de ces 80 000 masques que l’entreprise a pu financer la recherche pour son masque de haute performance.

On a testé plus de 130 matériaux, pour finir par comprendre comment ça fonctionnait et comment on pouvait les combiner selon l’efficacité de chacun.

Michelle Secours, présidente de Frëtt Design

Leurs amalgames ont été testés dans les laboratoires de l’institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) et du Centre de transfert de technologies spécialisé en recherche sur les textiles techniques. L’objectif était de maintenir à la fois la perméabilité à la respiration et la filtration des particules fines après une centaine de lavages – un rapport de force difficile à atteindre, indique la designer. « On sait quel type de matériau combiner avec quel autre, lequel cible telle et telle taille de particules, et comment les assembler de telle façon que ça résiste à des lavages répétitifs. Et maintenant, on l’a, la recette. »

PHOTO FOURNIE PAR FRËTT DESIGN

Un masque réutilisable etrëma

Elle se décline comme suit : contre le visage, le masque présente un tissu à séchage rapide et doux pour la peau. Il est suivi d’un matériau filtrant pour les gouttelettes et certaines particules fines. La couche suivante retient les particules submicroniques et les aérosols. Un textile protecteur léger – et décoratif au besoin – recouvre le tout.

Les masques etrëma sont aussi respirants qu’un masque jetable, assure l’entreprise. Elle soutient qu’un seul masque peut être porté et lavé tous les jours pendant quatre à cinq mois, ce qui équivaut au port de 200 masques jetables… donc jetés aux ordures.

À notre connaissance, avec 100 lavages dans une machine à laver, on est les seuls au monde à atteindre les performances qu’on atteint.

Michelle Secours

Les masques Frëtt Solutions répondent au niveau 2 de la nouvelle norme internationale ASTM F3502-21 sur les masques barrières publiée en mars dernier. Ils sont également en cours d’attestation par le Bureau des normes du Québec.

L’avenir

Frëtt a commencé à fabriquer ses masques dans son atelier. Ils sont vendus en ligne sur son nouveau site web pour livraison partout en Amérique du Nord. Un autre modèle, adapté à la fabrication automatisée, est étudié par une entreprise de la Beauce, dont l’équipement permet une production de 700 à 1000 masques par heure. Seize hôpitaux canadiens ont montré leur intérêt. Du lot, quatre lanceront bientôt des projets pilotes. La technologie a fait l’objet d’une demande de brevet provisoire, qui doit être confirmée sous peu.

L’objectif de Michelle Secours est d’abord d’établir les paramètres d’une production à grande échelle, pour ensuite accorder des licences aux entreprises qui se montreront intéressées. Mais même avec les grands marchés dans la ligne de mire, la vision sociale de Mme Secours n’est jamais négligée, comme si elle voulait justifier son patronyme. « Ce qu’on veut en échange, c’est que les redevances, au lieu d’être toutes versées à Frëtt, soient données en partie à un organisme communautaire ou environnemental. »

Elle veut aussi inciter les acquéreurs à favoriser les circuits d’approvisionnement locaux. « On s’est dit : rêvons. Amenons notre idéal jusqu’au bout. »