Chef d'orchestre et chef d'entreprise, défis communs ? Chef principal de l'Opéra de Bonn et directeur musical de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières, Jacques Lacombe s'est taillé une place sur le marché international. Commentaire en huit temps d'un homme qui doit tenir le rythme.

Mis à jour le 19 oct. 2016
Marc Tison LA PRESSE

LA BOHÈME

« Est-ce que vous pouvez me rappeler dans 15 minutes ? J'ai un problème à régler. »

En ce vendredi matin, le chef d'orchestre principal de l'Opéra de Bonn a un petit ennui d'intendance.

La soprano qui doit interpréter le rôle principal dans La Bohème le lendemain soir vient d'annuler sa présence le matin même. 

Un quart d'heure plus tard, la question est réglée. La soprano qui allait interpréter le rôle dans deux semaines a accepté le remplacement.

Comme le chef d'entreprise, le chef d'orchestre doit trouver des solutions dans l'urgence. « Il faut arriver à gérer ça. Comment va-t-on organiser l'horaire de répétition demain pour intégrer un nouveau venu ? C'est une mécanique assez complexe. »

Il prépare en même temps une nouvelle production de Lucia di Lammermoor. « C'est un beau casse-tête sur le plan artistique, constate-t-il. Et organisationnel. »

Le chef de 53 ans est aussi depuis 10 ans directeur musical de l'Orchestre symphonique de Trois-Rivières.

« Je pense que je dois faire 15 allers-retours de septembre à juin, entre l'Europe et l'Amérique. »

La bohème, quoi... « Je suis très organisé, je n'ai pas le choix. Mon horaire pour les deux prochaines années est établi à la demi-journée. »

EXPIRATION, INSPIRATION

« Physiquement, c'est aussi un métier qui est exigeant. Il faut être en forme. On ne peut pas se ramasser devant 80 ou 100 musiciens et ne pas communiquer cette énergie. Sinon, ça ne fonctionne simplement pas. »

Gym, cardio : il faut du souffle pour inspirer.

« Parce que le chef d'entreprise, qu'on le veuille ou non, est aussi un peu un modèle. Il faut savoir inspirer, donner de l'énergie. Si la personne qui est en haut de la pyramide est amorphe, l'énergie ne viendra pas du bas. Elle vient du haut vers le bas. »

DEVANT, PAS AU-DESSUS

Le chef est habituellement placé sur un podium, question d'être bien vu de tous ses musiciens, mais Jacques Lacombe ne se place pas au-dessus d'eux.

« Depuis le début de ma carrière, je me suis toujours considéré comme un musicien au sein de l'orchestre, un collègue. Je suis d'abord là comme musicien, à qui on attribue un rôle particulier, celui de diriger l'orchestre. »

« Deuxième chose qui m'a toujours semblé importante, c'est de ne pas prétendre être autre chose que ce que je suis. » Pas de prétention, pas de masque, pas de rôle.

« Et troisièmement, savoir admettre ses erreurs lorsqu'on en fait. Le seul truc, c'est de ne pas en faire trop souvent. »

« FOCUS » ET PULSATION

Les membres de l'organisation - orchestre ou entreprise - doivent savoir en tout temps où ils sont et où ils vont. Le chef leur fournit les repères.

« Il faut établir, à tout moment dans une oeuvre, où est le point de focus, où est la priorité, et ce sur quoi l'ensemble des musiciens - l'ensemble des intervenants - doit porter son attention. Dans un orchestre, il y a toujours une pulsation qui s'installe, quelque chose d'un peu impalpable, mais il faut arriver à le découvrir. Ce parallèle me paraît tout à fait adéquat avec l'entreprise. J'imagine très bien que dans une production, il faille que l'ensemble des départements sache où est le focus à un moment donné et que cette perception soit comprise de part et d'autre. »

SYNCHRONISATION

Dans toute entreprise, cette synchronisation peut faire défaut.

« J'avais dirigé une production de Carmen, où ce manque de communication entre les différents départements a presque amené à une catastrophe. Le département de marketing n'avait pas du tout parlé avec l'artistique et a mis en marché une Carmen traditionnelle... »

Le metteur en scène faisait de son côté une sombre transposition à l'époque de la dictature franquiste.

Une fois déballé, le produit ne correspondait pas du tout à la publicité...

« Le directeur artistique a la responsabilité de partager sa vision de l'organisme, et de s'assurer que tous les intervenants la connaissent, et dans la mesure du possible, la partagent et l'embrassent. »

GESTION DE CARRIÈRE INTERNATIONALE

Très tôt, la carrière de Jacques Lacombe a pris une sonorité européenne. « En Amérique, on avait tendance, jusqu'à tout récemment, à mettre les gens dans des cases. On était chef d'orchestre symphonique ou chef d'orchestre lyrique ou, dans certains cas, chef de ballet. »

En Europe, notamment en Allemagne, un chef mêlera sans mal ni préjugés les symphonies et les opéras. « Je dirige depuis le début de ma carrière à la fois le symphonique et le lyrique. »

Il doit cependant prendre garde à ne pas être catalogué dans un rôle trop restreint.

MARCHÉS EXTÉRIEURS

L'Orchestre symphonique de Trois-Rivières (OSTR) est un orchestre régional, souligne-t-il.

« Mais en même temps, même à Trois-Rivières, je suis étonné de voir à quel point, avec internet, on est observés. Il faut aussi que ce projet artistique que je fais pour Trois-Rivières ait quand même un certain attrait, ne serait-ce que sur papier, sur la scène internationale. »

L'OSTR a enregistré avec succès, mais ce n'est pas la voie pour sortir des frontières.

« Si un jour j'avais le plaisir d'amener l'orchestre en tournée - on a des projets en ce sens-là - , ce ne serait plus par le biais d'un projet artistique qui serait intéressant à présenter en salle. »

Car c'est avec l'innovation qu'on perce les marchés extérieurs - sans compromis sur la qualité, insiste-t-il.

« Si on fait des projets qui sortent des sentiers battus, il faut s'assurer que l'ensemble du projet soit d'une qualité artistique indiscutable. »

MARCHÉ INTÉRIEUR

Chaque année depuis 2012, l'OSTR s'associe avec une classe d'école primaire en milieu défavorisé.

« Chacun de ces élèves est jumelé à un musicien de l'orchestre. Il y a un échange de correspondance qui s'établit. Il y a ensuite visite d'un certain nombre de musiciens de l'orchestre. Comme directeur musical, j'y vais. »

Les élèves étudient le contexte des pièces du programme, et s'assoiront à côté de leur parrain lors d'une répétition de l'orchestre. Enfin, ils assisteront au concert en salle, et présenteront peut-être eux-mêmes une petite pièce.

Quelques futurs abonnés, deux ou trois vocations musicales écloront peut-être... Mais ce n'est pas le plus important.

« Il y a un professeur qui m'a dit entre autres que dans sa classe, il y avait trois jeunes garçons qu'elle était incapable d'intéresser à quoi que ce soit. Ce projet a été l'élément qui les a fait s'ouvrir, s'allumer. »

Ouvrir un marché intérieur...

« Je suis assez fier de ça. »

Photo Bernard Brault, Archives La Presse

Jacques Lacombe a dirigé l'Orchestre symphonique de Montréal à titre de chef invité, en février dernier.