Avec ses généreuses subventions totalisant 30 %, voire plus dans certains cas, le régime enregistré d’épargne-études (REEE) semble l’endroit où il faut investir à tout prix quand on est parent. Mais est-ce le cas ?

Publié le 27 février
Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

Qui peut se targuer d’obtenir des rendements assurés de 30 % chaque année ? C’est ce que le REEE garantit pour chaque dépôt dans le compte, jusqu’à un maximum de 2500 $ par année. À cela s’ajoutent les rendements du produit qu’on choisit pour le régime, que ce soit un fonds commun de placement, un fonds négocié en Bourse ou un simple compte d’épargne. Les choix sont aussi variés que les goûts des consommateurs.

Alors, pourquoi s’en passer ?

« Réparer le perron pendant que la cuisine brûle, ça ne donne rien, illustre Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne. Tu ne peux pas planifier pour le long terme si tu ne maîtrises pas le court terme. »

« Entre cotiser à un REEE et payer le solde de ta carte de crédit avec des frais de 21 %, il faut sans aucun doute commencer par payer la carte de crédit », poursuit-il.

Le REEE est une bonne stratégie, mais avant de commencer à cotiser, Pierre-Raphaël Comeau suggère d’éliminer les dettes coûteuses, sauf l’hypothèque, puis de constituer un fonds d’urgence. « Parce que si tu n’en as pas, tu vas toujours avoir de l’argent à rembourser sur ta carte de crédit », explique-t-il.

Les moins riches doivent profiter de la manne

Cependant, même ensevelie sous les dettes, une famille à faible revenu devrait absolument profiter du bon d’études canadien (BEC), affirment les experts que La Presse a consultés. Car le BEC ne nécessite aucun investissement.

Techniquement, un ménage dont le revenu familial net est de moins de 49 021 $ peut ouvrir un REEE au nom d’un enfant sans y verser un dollar et obtenir le BEC. Le gouvernement y versera 500 $ la première année, puis 100 $ jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de 15 ans. Le maximum versé s’élève à 2000 $.

Un ménage ayant un revenu de 49 021 $ et moins, qui n’a pas de solde impayé sur sa carte de crédit, devrait aussi songer à cotiser 500 $. L’enfant aura droit à un bonus de 300 $, c’est-à-dire 60 % de subvention sur cette première tranche de 500 $. L’enfant grandissant au sein d’un ménage dont le revenu se situe entre 49 021 $ et 98 000 $ aura pour sa part 225 $ en cadeau, soit 45 % de subventions.

REER, CELI ou REEE ?

« J’ai des clients dont la mère met 100 $ par mois et le père, 100 $ par mois. On se rend à 2400 $, c’est sur le pilote automatique, et ça va continuer pour les 14 prochaines années, raconte au téléphone André Lacasse, planificateur financier chez Services financiers Lacasse. Mais j’ai aussi des clients dont la capacité d’épargne ne leur permet pas de maximiser les REER, CELI et REEE. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

André Lacasse, planificateur financier chez Services financiers Lacasse

Ils ne sont pas les seuls. En 2019, un peu plus du tiers des Québécois ont cotisé à un REER, selon Statistique Canada. Le montant médian des cotisations s’élevait à 3000 $.

Selon les données de 2020 récoltées par Statistique Canada, 69 % des enfants canadiens de moins de 18 ans avaient de l’argent mis de côté pour leurs études postsecondaires. De ce nombre, environ 85 % des enfants avaient un REEE. Ce qui est une hausse importante par rapport au taux de 69 % enregistré en 2008 et à celui de 77 % de 2013.

La somme moyenne épargnée pour les enfants ayant un REEE était de 14 520 $ à la fin de 2019, comparativement à 11 429 $ à la fin de 2013 (en dollars de 2019).

Les parents qui n’ont pas mis d’argent de côté pour les études postsecondaires de leur enfant ont déclaré qu’ils n’avaient pas suffisamment d’argent (54 %) ou qu’ils prévoyaient aider à payer les études le moment venu (40 %).

« À la question : est-ce qu’on devrait tout mettre son épargne dans un REEE ? Je réponds par la question : quels sont vos objectifs ? explique André Lacasse. Et les objectifs peuvent se moduler tout au long de la vie. »

André Lacasse suggère de faire des choix en fonction de ses priorités.

Par exemple, un couple dont les deux membres ont un régime de retraite à prestations déterminées peut aisément mettre un crochet sur la retraite, illustre André Lacasse. « Ils ont une sécurité à vie. Ce couple pourrait donc utiliser ses épargnes afin de se constituer un petit coussin dans le CELI pour certaines stratégies fiscales à la retraite et cotiser dans le REEE. »

Par contre, un autre couple de travailleurs autonomes sans régime de retraite devra opter pour une autre stratégie, dit-il. « Ils vont peut-être vivre 40 ans à la retraite. La planification privilégie leur sécurité après 60-65 ans. La priorité, c’est le REER, de mettre de l’argent pour la retraite avant le REEE. »

Quand les enfants ont moins de 6 ans

Les trois planificateurs financiers consultés s’entendent pour dire qu’un ménage avec de jeunes enfants de moins de 6 ans peut se permettre d’attendre quelques années avant de cotiser au REEE. Jusqu’à quand exactement ? Que la situation financière de la famille se soit stabilisée.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne

Si ton enfant est à l’école secondaire, cinq années séparent le moment où tu immobilises ton capital dans un REEE et le moment où tu pourras le retirer. Mais si ton enfant a 2 ans et que tu es pris à la gorge, il vaut mieux que tu règles tes dettes.

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne

« Quand les enfants vont à la garderie, je conseille d’aller vers le REER pour faire diminuer le revenu net familial, car tous les crédits d’impôt sont déterminés là-dessus, affirme Charles Rioux Rousseau, analyste principal en planification financière chez RGP Gestion de patrimoine. L’allocation canadienne pour enfants est plus élevée, le soutien aux enfants du Québec aussi. »

Le remboursement d’impôt pourrait alors être mis dans un REEE.

« C’est une bonne idée d’ouvrir un compte et d’y mettre 25 $ par mois pour instaurer une discipline d’épargne et, si on est un ménage à revenu plus faible, profiter du pourcentage plus élevé de subventions. »

Les cotisations inutilisées peuvent être reprises plus tard jusqu’à un maximum de 5000 $ par année par enfant. Pour profiter du maximum de subventions, il faut atteindre 36 000 $ de cotisations par enfant. Les parents pourraient techniquement attendre que l’enfant soit âgé de 8 ans, cotiser 5000 $ par année pendant sept ans et 1000 $ la huitième année. Encore faut-il en avoir les moyens, évidemment…

Les grands-parents peuvent aussi participer et ouvrir un REEE au nom de l’enfant. Or, le montant total de subventions annuelles reste toujours le même, peu importe le nombre de comptes ouverts.

Les plus riches ont les moyens, mais…

Nul doute qu’il faut profiter de la générosité du régime, soutient Pierre-Raphaël Comeau, mais pas mettre dans le régime « toutes nos économies, à tout prix ». Il faut trouver l’équilibre propre à chacun, car le REEE ne réduit pas le fardeau fiscal, rappelle l’expert.

« Quand tu as un revenu annuel élevé, il vient un moment où tu te prives d’avoir un remboursement d’impôts de 40 % pour faire un rendement de 30 % avec les subventions du gouvernement. Dans cette situation, il vaut mieux prendre des REER et utiliser le remboursement d’impôts pour cotiser au REEE. »

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« Le retour de 30 % en subventions, tu ne l’auras pas tant que ton enfant n’ira pas au cégep », souligne Pierre-Raphaël Comeau. Ci-dessus, pavillon du cégep de Lanaudière à Terrebonne.

« Le retour de 30 % en subventions, tu ne l’auras pas tant que ton enfant n’ira pas au cégep, indique-t-il. Quand tu contribues 1 $ au REER, il y a 0,45 $ qui se matérialise. Avec cet argent qui vient de se matérialiser, tu peux faire autre chose. »

Emprunter pour cotiser ?

Aucun des trois planificateurs ne conseille cette stratégie.

« Si on n’a pas les moyens de mettre de l’argent dans le REEE, on n’aura peut-être pas les moyens de rembourser le prêt, met en garde Charles Rioux Rousseau. Faire faillite parce qu’on s’est endetté pour cotiser à des REEE, ce n’est pas gagnant. »

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Charles Rioux Rousseau, analyste principal en planification financière chez RGP Gestion de patrimoine

Quand on emprunte pour investir, il y a des risques, peu importe le véhicule de placement que l’on choisit, rappelle le planificateur financier. Dans une stratégie de prêt levier, comme ici, il est préférable que l’investissement soit encaissable sans restriction, comme ce serait le cas pour un CELI ou un compte non enregistré.

« Pour envisager d’emprunter pour investir, il faut avoir une bonne relation avec l’argent et une excellente littératie financière », affirme Charles Rioux Rousseau.

« Si je reçois un client dans mon bureau qui n’a pas un cent dans son compte, parce que la paie est dépensée chaque semaine, et que je lui propose d’emprunter 5000 $, ce sera bon pour moi. Je vais avoir à la fois un prêt du client et un nouveau REEE », relate André Lacasse, qui précise n’avoir jamais conseillé de prêt REER non plus.

« Or, dans l’intérêt de ce client, je devrais plutôt lui conseiller de mettre le montant du prêt qu’il aurait à rembourser chaque mois, soit 200 $, dans un REEE. Il pourrait le faire par virement automatique. Ce sera gagnant-gagnant pour le client. Il ne paiera pas d’intérêt et aura développé une habitude d’épargne. »

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Hormis de rares exceptions, il n’est pas avisé d’emprunter pour investir dans un REEE, selon nos trois experts consultés.

À perdre ou à gagner

Voici quelques simulations d’emprunt pour cotiser au REEE réalisées à partir d’un fichier Excel fourni par Charles Rioux Rousseau.

Prenons un parent qui emprunte 5000 $ et les met dans un REEE pendant 10 ans sans injecter d’autre argent. Si les 5000 $ génèrent 3,3 % d’intérêts plus les 30 % de subventions, il aura dans le compte 8993 $. Si le parent emprunte à un taux de 4 %, un taux qu’il peut espérer avoir avec une marge hypothécaire, la différence qu’il gagne sur 10 ans est de 1306 $.

Mais actuellement, les taux pour les prêts personnels sont beaucoup plus élevés que 4 %. Le taux variable est d’environ 8 % et le taux fixe est d’environ 10 %.

Donc si le parent emprunte 5000 $ qui génèrent 3,3 % d’intérêts plus les 30 % de subventions, il ne gagnera rien du tout. Il perdra de l’argent. En 10 ans, il sera dans le rouge de 1478 $ s’il emprunte à 8 % et de 3261 $ si son taux d’emprunt est de 10 %.

Un prêt à taux variable de 8 % aura besoin d’un rendement de 5,3 % pour générer une plus-value de 82 $ sur 10 ans.

Si le prêt est de 10 %, il faut un rendement de 7,2 % pour gagner 48 $ en 10 ans.

Maintenant, voici ce qu’on obtient en utilisant le calculateur épargne-études de Desjardins. Si, au lieu d’emprunter 5000 $ sur 10 ans, le parent décidait de mettre 40 $ par mois pendant 10 ans ? Toujours avec les rendements de 3,3 % et les subventions de 30 %, le REEE atteindrait 7795 $ au bout de 10 ans.

Pour que la stratégie soit plus intéressante, il faudrait que l’emprunt soit fait à deux ou trois ans du retrait quand l’enfant est à l’aube du cégep. Sauf que le parent aura-t-il les moyens de rembourser 200 $ par mois ?

Charles Rioux-Rousseau, analyste principal en planification financière chez RGP Gestion de patrimoine

Le parent doit alors utiliser une marge de crédit hypothécaire pour se financer avec un faible taux. Dès que l’enfant commence le cégep, le parent rembourse la dette avec les retraits qui sont censés être destinés à payer les études de l’enfant.

« Emprunter à 3,30 % dans cette situation particulière où l’on rembourse en deux ans quand l’enfant entre au cégep, ça peut être une bonne affaire si l’ensemble de notre situation financière est sain. Mais emprunter à 10 %, c’est risqué », conclut Pierre-Raphaël Comeau.

Lisez la chronique « Les défis du REEE après la rupture »

En savoir plus

  • 9167 $ pour les filles et 9613 $ pour les garçons
    Il s’agit du retrait moyen des REEE en 2020. On observe que depuis 10 ans, les filles retirent toujours des sommes moins élevées que les garçons.
    Statistique Canada