L’industrie du courtage en ligne poursuit son évolution avec la gratuité sur les transactions, ce qui est assurément une très bonne nouvelle pour les investisseurs. Les plus récentes perturbations viennent du Québec, avec l’abolition des commissions d’abord par la filiale de courtage à escompte de la Banque Nationale, à la fin d’août, puis par la filiale Disnat de Desjardins, la semaine dernière. État des lieux.

Richard Dufour
Richard Dufour La Presse

« Dès l’arrivée du web en 1998 jusqu’au début de 2021, on parle de 90 % de baisse dans les montants de commissions », soutient Marjorie Minet, vice-présidente, services-conseils en gestion de patrimoine, chez Desjardins.

« L’évolution n’est pas vraiment ailleurs. La tendance est forte. Elle est lourde. Il n’y a pas de surprise. C’était dans les cartons. C’est là où ça devait arriver », ajoute-t-elle en entrevue.

PHOTO FOURNIE PAR DESJARDINS

Marjorie Minet, vice-présidente, services-conseils en gestion de patrimoine chez Desjardins

« Les trois semaines qui séparent notre décision de celle de la Banque Nationale, sur 20 ans, c’est une microseconde. »

Un mouvement incontournable

Selon Julien Brault, PDG de Hardbacon – d’après application de finances personnelles qui recense notamment l’offre de courtage en ligne au pays –, il était prévisible que Desjardins soit le premier acteur à imiter la Banque Nationale, son concurrent direct au Québec.

« Et maintenant, ça va être difficile pour les autres de ne pas suivre », dit-il.

« Aux États-Unis, en l’espace d’un mois après l’annonce de Charles Schwab en octobre 2019, tous les courtiers en ligne ont suivi, car c’est difficile de concurrencer la gratuité », dit Julien Brault.

Il y a 6,5 millions d’investisseurs autonomes au Canada, selon Martin Gagnon, coprésident et cochef de la direction de la Financière Banque Nationale, et premier vice-président à la direction, Gestion de patrimoine à la Banque Nationale.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La Banque Nationale a l’intention de continuer de jouer un rôle de « perturbateur » dans l’industrie si cela peut améliorer l’expérience client.

Questionné par Bay Street en conférence téléphonique le mois dernier à propos de la décision d’offrir la gratuité sur les transactions à tous les investisseurs autonomes, Martin Gagnon a souligné que la Banque Nationale avait l’intention de continuer de jouer un rôle de « perturbateur » dans l’industrie si cela pouvait améliorer l’expérience client.

Il précisait que la décision est le résultat de cinq ans de planification et que les clients profitent dorénavant d’une « offre standard au prix de celui d’une fintech avec les cotes en temps réel et d’autres bénéfices ».

Les concurrents sur le qui-vive

Les deux acteurs qui semblent avoir le plus à perdre avec la gratuité au Canada sont la firme indépendante Questrade, pour laquelle les frais de transactions sont le gagne-pain, et Placements Directs TD, qui détient environ 50 % du marché au Canada, indique Julien Brault.

Pour l’instant, c’est le statu quo chez les concurrents de Disnat et de la Banque Nationale. « Nous examinons régulièrement nos tarifs et surveillons le secteur pour nous assurer que nous demeurons concurrentiels. Nous sommes au courant des récentes annonces concernant les opérations sans frais de commission. Mais nous n’avons rien à annoncer pour le moment », indique une porte-parole de la TD.

Aux États-Unis, TD Ameritrade – dans laquelle TD a une participation – « détenait environ 50 % des parts de marché et la gratuité l’a beaucoup affectée », dit Julien Brault.

Si notre seule activité est le courtage en ligne et qu’il n’y a plus d’argent à faire avec le courtage en ligne, on a un problème. Les analystes soutiennent que ça a un impact plus grand sur les activités de la TD. Car pour eux, c’est très rentable.

Julien Brault, PDG de Hardbacon

« Le courtage en ligne, c’est à peine rentable et pas significatif même dans la division courtage qui n’est déjà pas très importante dans les activités d’une banque, ajoute M. Brault. Le gros du profit vient des marchés des capitaux [émissions d’actions, obligations, etc.]. Il reste les options et les marges, mais c’est un micropourcentage des investisseurs autonomes qui utilisent des stratégies d’options et des marges. »

Les banques canadiennes sont dans ce marché-là pour préserver la relation avec le client davantage que pour faire du profit, selon Julien Brault.

Il y a une quinzaine de courtiers en ligne « légitimes » au pays, d’après les données recueillies par Hardbacon. En plus des frais de transaction, certains facturent des frais annuels qui peuvent dépasser les 100 $ selon le niveau d’activité du client.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Les rapports de recherche peuvent représenter un attrait important pour certains investisseurs.

Un avantage non négligeable : l’accès à la recherche

Outre le prix, car il n’y a pas que les frais dans la vie, comme le souligne Marjorie Minet, différents outils sont offerts. Les rapports de recherche peuvent représenter un attrait important pour certains investisseurs.

« Un élément intéressant avec les courtiers en ligne affiliés aux grandes banques, c’est l’accès à la recherche de l’équipe d’analystes de marché des capitaux qu’on n’a pas avec un courtier indépendant comme Questrade ou Wealthsimple », souligne Julien Brault.

« Si la recherche nous intéresse, plus la banque a une division marché des capitaux importante, comme BMO et RBC, plus on aura accès à de l’information. La beauté avec la gratuité, c’est que des gens vont pouvoir utiliser plusieurs courtiers pour avoir accès à de la recherche. »

Les courtiers affiliés à toute grande banque pourraient tous décider d’adopter la gratuité, mais ils pourraient aussi décider d’instaurer un abonnement payant pour les clients désirant obtenir un accès à certains outils d’analyse.

L’idée de la gratuité a ses limites, car les banques canadiennes n’ont pas l’habitude de faire des cadeaux, dit Julien Brault.

Gare aux frais cachés

Un investisseur autonome doit par ailleurs avoir l’œil sur les taux de conversion sur les prêts et devises. « Les frais sur les devises sont parmi les meilleurs frais cachés qui existent », dit Julien Brault.

Il cite l’exemple du robot conseiller Wealthsimple qui a été le premier à offrir la gratuité au pays, mais qui ne permet pas l’ouverture de compte en dollars américains pour ceux qui veulent acheter des actions en dollars américains. « Les clients se font ramasser deux fois avec des frais de conversion assez élevés. Un investisseur canadien ne peut pas se bâtir un portefeuille diversifié juste avec des actions canadiennes », dit Julien Brault.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Les taux de conversion sur les prêts et devises sont à surveiller.

Si les banques canadiennes ont mis du temps à réagir à la percée de Wealthsimple, ça doit être parce que cette entreprise ne leur a pas fait si mal que ça, croit-il. « C’est une clientèle différente et particulière. »

Par ailleurs, si les Canadiens sont très fidèles à leur banque, c’est notamment en raison du délai pour transférer de l’argent.

Le transfert d’argent d’un compte de banque à un compte de courtage est instantané à l’intérieur d’une même institution alors qu’il y a un délai de quelques jours pour passer d’une institution à une autre.

Julien Brault, PDG de Hardbacon

« C’est une source de frustration. Ça va donc rester un avantage compétitif du côté des banques », estime Julien Brault.

« Et je pense que c’est pour ça que Desjardins [Disnat] vient de réagir. Ils veulent s’assurer que les gens ne commencent pas à ouvrir des comptes chez un concurrent », dit Julien Brault.

Pour Marjorie Minet, le courtage à escompte est le début du parcours de l’investisseur. « Certains pourraient avoir besoin de conseils un jour. Pourra-t-on les accompagner à leur demande dans leur parcours en gestion de patrimoine ? On verra. »

Pour elle, ce qui importe est de bâtir sur de bons principes d’investissement.

« Agir le moins émotivement possible, faire preuve de rationalité, avoir une diversification, faire beaucoup de lectures, ça prend du temps. Ce n’est pas pour rien qu’il y a des offres-conseils. Investir n’est pas un jeu », rappelle-t-elle.