Tant aux États-Unis qu’au Canada, les autorités monétaires répètent qu’elles garderont les taux au plancher le temps qu’il faudra pour relancer l’économie. Dans un tel contexte, qui gagne et qui perd ? Les avis des experts Miville Tremblay et Clément Gignac.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

Les gagnants

Les gouvernements

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le parlement du Canada à Ottawa

« Des politiques monétaires musclées sont appliquées par les banques centrales à travers le monde pour stimuler l’activité économique, mais aussi avec l’intention additionnelle d’aplatir la courbe des rendements des titres obligataires des pays dans le but d’abaisser les coûts d’emprunt des gouvernements », explique Miville Tremblay, analyste financier agréé et ancien directeur de la Caisse de dépôt et de la Banque du Canada.

On a eu une belle illustration de l’impact sur la facture d’intérêt de l’application d’une telle stratégie lors du dévoilement du portrait économique et des finances publiques du gouvernement Trudeau, le 8 juillet dernier. Malgré un déficit abyssal de 343 milliards, le fédéral paiera moins en intérêt sur sa dette que l’année précédente, une économie de 5 milliards grâce à la baisse des taux d’intérêt.

Les propriétaires

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Le secteur de l’immobilier est évidemment dopé par les bas taux d’intérêt.

Au renouvellement de l’emprunt hypothécaire, les propriétaires actuels de maison ou de condo ont accès à un taux meilleur marché, ce qui leur fait faire des économies. En plus, ils profitent de la plus-value induite par des taux d’intérêt au plancher. On s’explique. En abaissant le coût du service de la dette, les bas taux ont pour effet de hausser la capacité des emprunteurs. Quand les acheteurs de maison ont soudainement plus d’argent, le prix des maisons gonfle.

Chaque médaille a toutefois son revers. Miville Tremblay fait remarquer que des propriétaires dont la capacité d’emprunter a augmenté à la suite de la baisse des taux risquent de céder à la tentation de choisir une maison plus coûteuse. Qui plus est, une maison n’est pas à l’abri d’une diminution temporaire de sa valeur, surtout en récession.

Les consommateurs

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Un loyer de l’argent bas favorise l’achat de biens durables.

Emprunter pour pas cher fait faire des économies aux consommateurs en leur faisant profiter sur-le-champ, sans qu’ils aient l’argent, de biens durables fort appréciés comme les électroménagers, les meubles et les voitures.

Les investisseurs

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Les marchés boursiers ont bondi depuis la fin du premier trimestre.

Des taux d’intérêt historiquement bas accélèrent la création monétaire. Dernièrement, l’argent nouvellement créé a abouti dans les marchés boursiers, qui connaissent un redressement spectaculaire depuis la fin du premier trimestre 2020. L’économiste Clément Gignac, d’Industrielle Alliance Groupe financier, est d’avis que les titres bancaires vont faire bonne figure, en dépit d’une marge d’intérêt sous pression. « Les banques sont très bien capitalisées. Elles sont bien placées pour financer leurs clients, dont beaucoup d’entreprises. Si les risques deviennent trop importants, la banque centrale est prête à prendre la relève, ce qui rend les banques moins risquées », dit-il. M. Gignac ajoute que les banques n’ont pas été obligées de réduire leurs généreux dividendes même si on vit la pire récession depuis les années 1930.

Les entreprises

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Les entreprises ont plus facilement accès à des prêts pour mener à bien leurs projets d’investissement.

L’argent abonde pour les entreprises. Les obligations de sociétés de qualité donnent un rendement de 3 à 4 %. Les titres de pacotille, autour de 7 à 8 %. Les entreprises ne manqueront pas d’argent pour financer leurs projets d’expansion ou d’acquisitions. Aux États-Unis, dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008-2009, les entreprises ont profité du crédit facile pour racheter leurs propres actions. Un bémol : en se branchant sur le respirateur du crédit pas cher, des entreprises déficitaires peuvent prolonger leur existence au lieu de laisser la place à des entreprises plus innovantes.

La population en âge de travailler

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Une économie dynamique favorise le plein-emploi.

Si la banque centrale maintient les taux bas, c’est pour que l’économie se remette à tourner à plein régime. Une économie florissante convainc les gens en âge de travailler d’entrer dans la population active avec l’espoir de décrocher un emploi. Les travailleurs, notamment les jeunes, les femmes, les immigrés, sortent gagnants d’un environnement de bas taux d’intérêt.

Les perdants

Les épargnants

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Les rendements offerts aux épargnants sont généralement faméliques.

« Aussi loin que le regard peut porter, les taux d’intérêt resteront bas », souligne Miville Tremblay. La portion revenu fixe du portefeuille de l’épargnant, représentant selon son âge et son aversion au risque de 10 à 80 % de son avoir, ne procurera pas ou peu de rendement. « L’épargnant doit remplacer les obligations gouvernementales par autre chose et c’est loin d’être évident », reconnaît-il. Portefeuille diversifié d’obligations de sociétés, fonds d’obligations de pays émergents, fiducies de placement immobilier et actions privilégiées sont des options à envisager. Elles ont le défaut d’être plus risquées que des obligations du Canada ou de la province.

Les retraités vivant de revenus fixes

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Les retraités écopent eux aussi et devront envisager de combler le manque à gagner de la portion revenu fixe de leur portefeuille.

Les retraités sont encore plus mal pris que les épargnants puisque le temps joue contre eux. Il faudra envisager des actions draconiennes pour combler le manque à gagner sur la portion revenu fixe du portefeuille, prévient M. Tremblay. « Ils devront envisager d’épargner davantage; travailler plus longtemps que prévu; ou encore, rajuster leur niveau de vie à la retraite », propose-t-il à regret.

Les caisses de retraite

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Le siège de la Caisse de dépôt et placement du Québec, le bas de laine des Québécois

Les gestionnaires d’actif de caisses de retraite n’ont pas la vie plus facile. Une baisse des taux obligataires frappe les régimes de retraite deux fois plutôt qu’une. De bas taux d’intérêt érodent le rendement de la portion revenu fixe de l’actif. Ce qui oblige les gestionnaires à trouver des solutions de remplacement aux obligations gouvernementales, malheureusement plus risquées. Dans le cas des régimes à prestations déterminées, ceux qui garantissent une rente à vie à leurs participants, une baisse des taux obligataires a l’inconvénient de faire gonfler la valeur du passif. Baisse de l’actif, hausse du passif; la recette est en place pour faire plonger les caisses en déficit. Pour ensuite équilibrer les livres, la solution passe souvent par une hausse des cotisations de l’employeur et des employés.

Les locataires

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

L’appréciation de la valeur immobilière ne profite pas aux locataires.

Une personne locataire ne profite pas de l’appréciation de la valeur des maisons ou des condos causée par le crédit bon marché. Pire, « si l’inflation se met de la partie, le revenu du locataire risque de ne pas suivre la hausse du coût de la vie », avertit Clément Gignac. En termes réels, il s’appauvrit. « Aux locataires qui ont les moyens de devenir propriétaires, je recommande l’achat d’une propriété plus tôt que tard », dit-il.

Les premiers acheteurs

PHOTO NINON PEDNAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Dur dur, épargner pour une mise de fonds, quand le taux de rendement des dépôts est pratiquement nul.

Bien qu’ils aient accès au crédit bon marché, les accédants à la propriété doivent surmonter la barrière que représente la mise de fonds requise à l’achat d’une propriété, laquelle n’arrête pas de coûter plus cher en raison des bas taux hypothécaires. Pas facile d’épargner quand les dépôts rapportent 0 %. « Les gouvernements devront se montrer créatifs dans la conception de programmes d’accession à la propriété plus généreux en vue de faire augmenter le taux de propriété », croit M. Gignac.